L’agence 13 est une agence immobilière un peu étrange puisque sa principale mission consiste à vendre, louer ou réaménager des appartements, des locaux ou des maisons au passé sanglant.
Figurent ainsi dans ses fiches, des lieux peu recommandables qui ont été le théâtre de crimes atroces, de règlements de compte, ou ont servi de " laboratoire " à des serial killers. Il va sans dire que de tels endroits trouvent difficilement acquéreur. L’agence 13 pense avoir trouvé le moyen de contourner l’obstacle en les transformant en lieux paradisiaques. Dans ce but, elle va s’assurer les services de Mickie Katz, une jeune décoratrice de grand talent, compromise dans une affaire de vol d’objets d’art.
Paddy Mulloney avait soixante-dix ans et aimait par-dessus tout se donner des airs d’Irlandais de bande dessinée. Il lui arrivait de s’exhiber avec l’un de ces chapeaux melons verts dont on s’affuble lors du défilé de la Saint Patrick, ou de bretelles ornées de trèfles à quatre feuilles. Il n’avait jamais pu s’acclimater à la Californie ; la pluie lui manquait. A l’agence 13, il avait le grade de chef accessoiriste. En cinquante ans d’immobilier, il avait tout vu. C’était un catalogue ambulant des aberrations humaines. Il dégorgeait les anecdotes comme d’autres les gouttes de sueur pendant une traversée du désert Mojave. A certains moments il me saoulait à tel point que je n’avais d’autre recours que d’utiliser l’autohypnose pour éviter la crise de nerfs. Pour lui, j’étais " la gosse ", " la fille ", " la gamine ", jamais il ne lui serait venu à l’idée d’utiliser mon nom. Pas antipathique au demeurant. Non, un fossile bougon, riant de ses propres plaisanteries, essayant désespérément de me faire rougir en débitant des blagues salées d’un autre âge et qui, aujourd’hui, auraient fait hausser les épaules à une fillette de onze ans. Je ne l’ai jamais vu qu’habillé d’une salopette ; sale les jours de semaine, propre le dimanche.
Tout de même, je l’aimais bien. Peut-être parce que j’ai été privée d’une vraie famille et que je n’ai jamais connu mes grands-parents. Enfin, un psy dirait sûrement ce genre de truc puisque ça ne mange pas de pain.
Mais la jovialité de Paddy s’éteignait dès qu’il s’agissait de se rendre au magasin d’accessoires. Là, d’un coup, son visage s’assombrissait et il ne desserrait plus les dents de tout le voyage. Devereaux me l’avait collé dans les pattes dès mon contrat d’embauche signé.
— Mulloney vous fera visiter nos installations, m’avait-il expliqué. Nous disposons d’un matériel de récupération étonnant, dont vous saurez tirer parti. Il ne s’agit pas de vulgaire brocante, mais de pièces de mobilier que nous ont abandonnées les propriétaires des appartements dont je vous ai parlés. Certaines sont de grandes valeur, mais nécessitent des restaurations. Vous estimerez cela sur place. Dressez un catalogue et voyez ce vous pouvez réutiliser.
Un soir, Paddy se mit au volant du pick-up et roula aux limites de la ville, là où s’entrebâillent des canyons poussiéreux au flanc desquels achèvent de s’effondrer des villas sur pilotis érigées au temps du cinéma muet et de Mary Pickford. C’est un monde étrange, remplis de fantômes désuets et tristes.
— On a récupéré d’immenses hangars, m’expliqua-t-il. A l’époque des nickelodeons et des serials en trois bobines on entreposait là les décors en carton pâte des films à grand spectacle. C’était plein de sphinx mangés aux mites, d’idoles païennes à tête de chien, de sarcophages peinturlurés. Un vrai bazar. On vous construisait un palais égyptien avec trois panneaux peints en trompe-l’œil. Le public était bon enfant, pas comme aujourd’hui, avec leurs images de synthèse à la noix. Mon père a travaillé sur un Tarzan, il m’a raconté que pour la grande charge des éléphants furieux, on avait filmé des éléphanteaux indiens âgés de quelques mois à peine en les faisant déambuler au milieu d’une maquette de village indigène, pour les faire paraître plus impressionnants. Et comme il n’était pas question d’utiliser des pachydermes africains, trop agressifs, on leur avait collé de grandes oreilles découpées dans du carton. Quand les bestioles galopaient, les oreilles, trop légères, se soulevaient dans le vent. On aurait dit qu’une armée de clones de Mickey Mouse se ruait vers la caméra. Personne n’a trouvé à y redire. En ce temps-là, on aimait les choses simples.
Quand le pick-up s’arrêta devant le hangar j’eus un frisson. L’endroit me parut sinistre, comme c’est souvent le cas dans les canyons dédaignés par l’urbanisation et hantés par les coyotes. Une clôture de barbelés électrifiés défendait le périmètre. La bâtisse était énorme, sans fenêtre, bétonnée façon silo de missiles nucléaires sol/sol.
— Les grands magasins du crime, ricana Paddy en déverrouillant le système de sécurité. Le bazar sanglant. Dans chaque placard, un squelette.
Il avait adopté un ton de bonimenteur de foire qui ne m’amusait pas.
Quand il eut abaissé la manette du générateur la lumière jaillit des projecteurs suspendus aux poutrelles, éclairant d’une manière théâtrale un invraisemblable chaos de meubles entassés en dépit du bon sens. J’eus un mouvement de recul. Cette profusion avait quelque chose de menaçant. Elle évoquait l’empilement funéraire des tombes pharaoniques, le déménagement vers l’au-delà de quelque empereur honni dont on aurait vidé le palais en hâte. Canapés, armoires, divans, secrétaires, bars, tables, chaises, fauteuils, semblaient regroupés telles les cohortes d’une armée s’apprêtant à monter à l’assaut. Les éclairages projetaient sur cette Sargasse des ombres fantastiques aux contours anthropomorphes qui n’avaient rien de rassurant. Les fauteuils avaient l’air de gorilles avançant au coude à coude, la tête rentrée dans les épaules.
— Impressionnant, hein ? lança Paddy. On dirait qu’un géant a pris les magasins Bloomingdale entre ses pognes pour les secouer comme un cornet à dés. Quand il a reposé les bâtiments sur le sol, ça a donné ça. Un sacré foutoir.
Rassemblant mon courage je me suis avancée dans la travée centrale.
— Faut faire gaffe, a grogné mon guide. C’est instable. Une avalanche pourrait se produire. Vous voulez pas finir écrasée sous une dizaines d’armoires en ébène massif je suppose ?
Il n’exagérait pas. On avait empilé les meubles sans tenir compte des règles de sécurité, et cela finissait par constituer une imbrication infernale où la moindre tentative de récupération prendrait des allures d’exhumation archéologique.
Au premier coup d’œil, j’ai constaté qu’il s’agissait d’un mobilier de grande valeur. Des meubles signés. Certains de mauvais goût, mais d’autres exquis, de facture ancienne, probablement importés de France. Le butin d’un manoir cambriolé, ai-je pensé.
— Le patron ne plaisantait pas, a marmonné Paddy. C’est rupin, hein ? Ça provient d’appartements ou de maisons ayant appartenu à des mecs friqués. Mais attention, y a du sang sur chacun d’eux. Du sang et de la cervelle. Ou même pire. Vous voyez cette commode Louis XIV là-haut ? Elle a contenu une femme coupée en morceaux. Une main dans le tiroir de gauche, une autre dans celui de droite, et ainsi de suite… Pas facile à récurer. Et cette armoire, là. Il paraît qu’elle date du XIIe siècle et qu’elle vient d’un château français. Eh bien, un producteur cinglé y avait rangé les cadavres de sa femme et de ses trois gosses après leur avoir fait sauter la tête au shotgun. C’est du matos qui vaut potentiellement une fortune, mais dont personne ne veut. Aucun produit au monde ne peut enlever les taches de sang imprégnées dans le bois, on peut juste tenter de les dissimuler avec de la peinture ou du vernis.
J’ai cessé de l’écouter tandis qu’il dévidait son catalogue d’horreurs avec une satisfaction évidente. Il allait et venait, tel un guide dans un musée, faisant coulisser un tiroir, ouvrant une porte. Il disait : " Là, y’avait une tête coupée. Là un sein de femme… "
A l’écouter, les meubles qui m’entouraient avaient abrité un grand déballage anatomique, la réserve de pièces détachées d’un chirurgien fou. Comme je le fais toujours, j’ai commencé à caresser les ferrures, les poignées, les marqueteries. Certaines pièces auraient été davantage à leur place dans un musée. La poussière du désert, qui s’infiltrait par la moindre fissure, les saupoudrait d’un voile séculaire, accentuant l’illusion que j’avais de violer la tombe d’un pharaon.
La section des sculptures restait la plus impressionnante. Tous ces marbres au coude à coude, silhouettes menaçantes, figées au beau milieu d’un mouvement, attendant que je détourne les yeux pour se remettre à bouger. Là encore j’eus la surprise de découvrir des œuvres de toute beauté — des marbres antiques — côtoyant des effigies de cire grandeur nature d’Elvis ou de Paul Mc Cartney.
Sur une crédence Louis XV, un buste signé Rodin semblait discuter avec une tête en plâtre peint de Frank Sinatra.
— Il y a des trésors, ici, ai-je déclaré. Vous ne craignez pas les voleurs ?
Paddy a haussé les épaules.
— Personne n’oserait entrer, a-t-il grogné. Tous ces objets portent malheur. Ce sont des éponges imprégnées d’ondes mauvaises. Partout où on les disposera ils provoqueront des catastrophes, déclencheront des crimes. Qui a envie de ça ? Faudrait être fou pour les voler.
Soudain, il semblait mal à l’aise, pressé de s’en aller. Les Irlandais sont superstitieux, à ce qu’on prétend.
— La nuit, poursuivit-il en baissant la voix, il se passe de drôles de trucs ici. On entend des gémissements qui montent du fond des meubles. Le sang se met à couler des tiroirs.
— Arrêtez vos conneries, ai-je sifflé. Je ne suis plus une gamine et nous ne sommes pas assis autour d’un feu de camp à griller de la guimauve en nous racontant des histoires de fantômes.
Il a pâli. Je l’avais vexé. J’ai compris qu’il croyait dur comme fer à ces sornettes.
— Oh ! pardon M’amzelle Scarlett ! a-t-il ricané. Vous z’êtes trop intelligente et j’suis qu’un cul terreux bouffeur de patates, mais j’aimerais voir votre tête après une nuit passée ici, bouclée à double tour. Vous feriez sûrement moins la maligne ! je sais de quoi je parle. A une époque, j’y hébergeais des copains dans la débine. Des frères de la Verte Érin tombés au ruisseau. Ils m’ont raconté des trucs à faire dresser les cheveux sur la tête. La nuit, le mal sort des tiroirs, en quête de nouvelles victimes. Si l’on reste à proximité des meubles, on se sent poussé à faire des choses… A réactualiser des crimes du passé. Ça prend possession de vous. Vous devenez une marionnette dont on tire les ficelles.
— Ça suffit ! ai-je lancé. Nous sommes là pour dresser un inventaire pas pour écrire un scénario de film d’horreur.
Pour me donner une contenance, j’ai saisi mon clipboard, un stylo et j’ai commencé à repérer les pièces les plus intéressantes. Quand j’ai commencé à écrire, j’ai constaté que mes doigts tremblaient. Ce vieil ivrogne avait réussi à me foutre la trouille.