LES LOUVETIERS DU ROI


Narration des faicts & exploits de Frédéric Chevaslier de Lemât, peintre de cour & assassin, ainsi que des grandes aventures où il s’est trouvé en son temps

Toute la jeunesse de l’un et de l’autre sexe mène, en France, une vie des plus répréhensibles ; leur conduite me semble celle des cochons et des truies. C’est une terrible époque que la nôtre. On n’entend parler que de querelles, de vols, de meurtres, de vices de tous genres.

Propos attribués à Madame Elisabeth-Charlotte, comtesse palatine du Rhin, duchesse d’Orléans, mère du Régent.

 

Parfois, on disait des contes : celui du Cochon noir, qui gardait un trésor, une clef rouge à la gueule ; ou encore celui de la bête d’Orléans, qui avait la face d’un homme, des ailes de chauve-souris, des cheveux jusqu’à terre, deux cornes, deux queues, l’une pour prendre, l’autre pour tuer ; et ce monstre avait mangé un voyageur rouennais, dont il n’était resté que le chapeau et les bottes.

Émile Zola. La Terre.

 

Note de l’auteur

Les opinions des personnages peuplant les pages qui suivent ont été inspirées à l’auteur par les échanges épistolaires des contemporains du régent. Si elles ne sont pas toujours " vraies " elles sont néanmoins le reflet des croyances et des ragots d’une époque. D’ailleurs, force nous est d’admettre aujourd’hui que la " connaissance " que nous avons de ce temps s’est souvent alimentée des fantasmes et des calomnies fabriqués par les ennemis de Philippe d’Orléans dont l’ascension suscita bien des haines. Il convient donc de s’interroger sur la réalité d’accusations qu’on a longtemps tenues pour avérées. Malheureusement, cette légende noire, amplifiée et confortée par la propagande révolutionnaire, a pris peu à peu valeur de vérité dans l’esprit des foules.

La mort dans les bois

 

 

 

 

C’était un beau jour pour mourir, ainsi en avait décidé le baron Artus de Bregannog — ancien capitaine-lieutenant de la première compagnie des Mousquetaires à cheval de la Garde du Roy — en se levant aux premières lueurs de l’aube, comme il en avait l’habitude depuis quarante ans.

Il serra les dents pour étouffer ses gémissements lorsqu’il s’extirpa du lit. Le froid hivernal réveillait ses vieilles blessures et lui verrouillait les articulations. L’âge lui faisait payer l’humidité des tranchées, les nuits passées sous la tente ou dans l’herbe humide, roulé dans une couverture de cheval, l’épée à portée de main. Il clopina jusqu’à la cheminée mais renonça à sonner Goblon, son serviteur, pour qu’il allumât une flambée. A quoi bon ? Et puis Goblon était encore plus âgé que son maître ; il n’arrivait plus à grimper les escaliers qu'en geignant à chaque marche.

" Nous avons fait notre temps. " songea amèrement le baron en caressant à rebrousse-poil le crin gris hérissant ses joues.

Il s’approcha de la fenêtre aux carreaux fendus. Certains manquaient, on les avait remplacés par des pièces de cuir. Le verre coûtait trop cher. Le givre blanchissait la forêt ; abreuvoirs, mares et fontaines avaient gelé sur deux pouces d’épaisseur. Au loin, une meute de loups tenaillés par la faim se mit à hurler. Les savants versés en science zoologique prétendaient qu’il n’est pas dans la nature du canis lupus d’attaquer l’homme. Une telle affirmation mettait le baron en fureur. Il aurait volontiers proposé à ces têtes farcies de théories de traverser la forêt au plus fort de l’hiver, quand la harde ne trouvait plus rien à se mettre sous les crocs. Ils auraient pu alors constater, in vivo, si " le loup n’est, somme toute qu’un chien sauvage, dépourvu d’agressivité pourvu qu’on ne le harcèle point… "

Foutaises que tout cela ! Rêvasserie de plumitifs vivant le nez dans les livres ! Sirop pour les naïfs ! Les philosophes finiraient par causer la ruine du royaume.

Le baron fit un effort pour ravaler sa hargne. Pourquoi s’échauffer la bile puisque dans deux heures tout au plus il serait mort ?

Il s’aperçut qu’il grelottait et enfila en hâte une antique casaque rapiécée aux brandebourgs jadis rebrodés de fil d’or.

Le froid assiégeait le château familial, profitant de la moindre crevasse pour prendre possession des lieux. Il n’existait guère de remède pour le repousser car c’était déjà miracle que le manoir tînt debout. La tour sud, elle, s’était effondrée six mois plus tôt, minée par un glissement de terrain causé par l’affaissement des anciennes mines d’argent trouant le sous-sol.

Dans l’esprit du baron, le Royaume de France était pareillement malade, rongé de toutes parts, ruine s’émiettant dans le vent de l’Histoire.

Les temps de gloire étaient depuis longtemps révolus, les drapeaux s’effilochaient, l’or des blasons avait noirci. Louis le Quatorzième avait vieilli. Affreusement vieilli. Que restait-il des années de fureur et d’orgueil ? Rien ou presque. Tant de guerres, de batailles et de morts pour si peu. Les territoires annexés avaient été perdus ; aujourd’hui, la France, au terme de cent carnages, s’était à peine agrandie d’un jardin de curé ! Les caisses étaient vides ; le souverain, réduit à fondre son mobilier d’argent, survivait, cernés par les créanciers, affaibli, travaillé par les tourments d’une chair déjà pourrissante. Toute sa famille était morte, le laissant sans héritier direct.

Les guerres et les fastes de Versailles avaient ruiné le pays. Des guerres pourquoi ? Pour pas grand-chose… par précaution, pour tenir le reste de l’Europe en respect, lui signifier de ne point oser un pas de plus. Des guerres par forfanterie, par méfiance, par idée fixe aussi. Longtemps, Louis s’était cru menacé par tout le monde, il avait choisi de porter le fer et le feu ici et là, de manière préventive. Les combats avaient ravagé la terre de France déjà minée par la famine, les mauvaises récoltes. Beaucoup d’hommes de valeur étaient mort aux côtés du baron. Ils avaient donné leur vie pour des victoires minuscules dont aucun historien ne retiendrait le nom.

Le vieillard quitta sa chambre pour s’engager dans l’escalier et gagner l’office. Il dut repousser du pied les poules qui caquetaient dans le couloir. On avait rentré les bêtes de peur qu’elles ne meurent de froid au cours de la nuit.

A l’office, il puisa avec la louche un peu de soupe dont il emplit un bol. Dehors, ses trois fils, que la jeunesse rendaient insensibles à la morsure du gel, croisaient le fer en s’apostrophant comme des coqs. Il les envia. Il les aimait, mais cela ne changeait rien à sa décision. Eux aussi allaient mourir. C’était ce qu’il y avait de mieux. Mourir jeune, l’épée à la main, échapper à la décrépitude, à la pauvreté. Le baron se reprochait d’avoir trop survécu. Il maudissait aujourd’hui la chance qui lui avait permis de sortir indemne de tant de combats. La chance ! Ouiche ! Une mauvaise plaisanterie ! Sûrement ce qu’on appelait l’ironie du destin…

D’un revers de main il sécha les gouttes de potage accrochées à sa moustache grise. La missive, apportée la veille par une estafette, était toujours sur la table, coincée sous un gobelet d’étain. Il chercha ses binocles dans la poche de sa casaque, les pinça sur son nez et entreprit une fois de plus de déchiffrer le message :

A Monsieur le baron Artus de Bregannog, ancien mousquetaire du Roi.

Monsieur, la plupart de mes hommes ayant succombé dans d’atroces souffrances pour s’être désaltérés dans une mare empoisonnée par l’ennemi, je me vois dans une extrême nécessité, et contraint de lever en hâte une troupe capable d’assurer la sécurité d’un transport de grande valeur. Vous sachant ancien mousquetaire, je serais heureux de chevaucher à vos côtés le temps de cette expédition. Je vous prie de me rejoindre au plus vite, car je suis en danger de me retrouver bientôt encerclé par les brigands qui peuplent ces bois. Je campe présentement au lieu dit " la Roche-bossue ". Mes munitions s’épuisent, et chaque nuit, les rôdeurs m’égorgent un homme ou deux.

Dans l’attente impatiente de votre venue.

Comte Mareuil d’Escouffles. Capitaine au onzième Chevau-légers de sa Majesté.

Le baron eut un ricanement de mépris. Les mousquetaires avaient toujours eu préséance sur les chevau-légers dans les parades et défilés. Ce privilège avait généré une sourde rancœur entre les deux corps, et bien des duels étaient nés de cette rivalité.

Se tournant vers l’une des hautes fenêtres, il scruta la forêt en se demandant si Mareuil était encore en vie. Ces cavaliers pomponnés n’avaient guère l’habitude des escarmouches en terrain boisé, là où il était facile d’attirer les chevaux dans des fosses garnies d’épieux. Sous le couvert, l’affrontement devenait sournois, il n’était plus question de charger sabre au clair au son du clairon. On mourait la gorge tranchée par un fantôme boueux jailli d’un buisson, et qui s’évanouissait dans la nature sitôt son forfait accompli.

Quant aux " brigands ", le baron savait parfaitement à qui on avait affaire. De nombreux hobereaux ruinés, pour de pas mourir de faim, n’avaient eu d’autre choix que de s’improviser voleurs de grands chemins. Voilà à quoi la France acculait sa noblesse ! Abandonnés par leur roi, les fidèles serviteurs de jadis s’étaient fait hors-la-loi. Comment le leur reprocher puisque les pensions n’étaient plus versées, les rentes impayées, et que nombre d’aristocrates étaient à présent aussi pauvres que leurs paysans !

Les impôts, sans cesse plus lourds, avaient eu raison des maigres fortunes familiales. Pour une douzaine de princes qui dilapidaient en riant des trésors à Versailles, cent barons croupissaient dans les épluchures et dînaient d’une panade partagée avec un serviteur.

C’était une réalité dont les gazetiers parisiens n’avaient pas conscience. La noblesse de France avait le ventre vide et portait des chausses si trouées qu’on lui voyait le cul !

— Après cela, grogna le baron, Messieurs les philosophes nous accuseront d’étrangler le peuple !

Tout le mal venait des fermiers généraux qui triplaient ou quadruplaient le montant des impôts qu’on leur demandait de lever. Et si le roi recevait le quart des sommes collectées, il devait s’estimer heureux.

Oui, le baron savait les noms des chefs de bande. Des gens avec qui il avait chassé, jadis. De petits nobliaux, comme lui. Un jour, en ayant assez de crier famine, ils avaient rassemblé une troupe, improvisé une contrebande… le sel, le tabac, ou autre chose. Au début, tout s’était bien passé, jusqu’à l’inévitable rencontre avec les gabelous. Alors il avait fallu tuer. Après, les choses s’étaient enchaînées. Attaques de convois marchands, de péniches, de carrosses. Le baron connaissait la marche des choses. La fatalité de l’engrenage. Les hommes, rustauds, qu’on ne parvient pas à retenir. Les meurtres, les viols… Il ne voulait pas de ça pour ses fils. Pas lui. Il ne salirait pas le nom de ses ancêtres.

Le front collé à la vitre piquetée de givre, il observait les trois garçons : Arnaud, Denis et Geoffroy. Dix-sept, quinze et treize ans, issus de mères différentes. Le baron soupira, il n’avait jamais eu de chance avec ses épouses, elles mouraient toutes de la fièvre des accouchées, l’abandonnant avec un marmot dont il ne savait que faire et qu’une servante finissait par élever comme un porcelet.

Arnaud était le plus brillant des trois. Un esprit étincelant, déjà frotté de science, ayant appris le latin, le grec et la chimie tout seul, dans les livres. Maniant le crayon et le pinceau avec talent. Ne dédaignant pas pour autant le maniement des armes. Les deux autres étaient moins prometteurs, jaloux de l’aîné, déjà lassés de la misère familiale et échafaudant des rêves de richesse facile. Le baron n’ignorait pas qu’ils souhaitaient se joindre aux bandes de pillards hantant les bois. Jadis, il aurait su les en dissuader, les tenir sous sa férule, mais il vieillissait. Combien de temps encore parviendrait-il à leur faire peur ? Quand il serait devenu gâteux, plus rien ne les empêcherait de se déshonorer, et cette perspective le terrifiait. Non, mieux valait en finir le plus vite possible, tant que leur nom était encore synonyme de droiture.

L’appel au secours de Mareuil allait lui fournir l’occasion d’une belle sortie. Il savait l’ennemi nombreux et puissamment armé, commandé par un ancien lieutenant de la Garde Royale chassé de l’armée pour inconduite et qui, rentré dans ses terres, avait rongé son frein dix ans durant en bâtissant des projets de vengeance.

" Si j’avais de l’argent, avait-il un soir déclaré au baron, j’achèterais un navire et me ferais pirate en Méditerranée. "

Un bateau coûtait cher, il était plus facile d’écumer les routes avec un cheval, une rapière et une paire de pistolets d’arçon. C’est ce qu’il avait fait. L’homme se nommait Charles-Antoine Caquet de Fourbot. Chez les routiers, il était connu sous le sobriquet de " Capitaine Deux-coups " parce qu’il avait l’habitude d’abattre ses adversaires de deux balles tirées simultanément.

Le bougre portait beau, il avait de la jactance, et sa hotte remplie d’exploits imaginaires qu’il dévidait pour la plus grande joie des fils du baron. Le vieil homme voyait naître la fascination dans les yeux d’Arnaud et de ses frères. Le brigandage c’était le remède à la misère, mais aussi à l’ennui. L’aventure !

Trente ans plus tôt, le baron avait été victime des mêmes mirages. Combien de fois, en dépit de l’édit sur les duels, était-il allé sur le Pré-aux-Clercs pour passer son épée au travers de la poitrine d’un adversaire ? Et cela par panache, bravade stupide, sous les prétextes les plus absurdes. C’était alors la mode chez les mousquetaires, tous gascons, ou feignant de l’être. La solde, dérisoire, ne permettait guère que de ne pas mourir de faim, alors il fallait user de subterfuges, se faire entretenir par quelque riche dame de la bonne société. Multiplier les prouesses au lit en échange de cadeaux. Personne n’y trouvait à redire. On massacrait avec belle humeur, comme s’il s’agissait d’une plaisanterie. Aujourd’hui, le baron avait honte de s’être montré aussi futile, d’avoir distribué la mort avec tant d’indifférence, d’avoir tué pour rien des contradicteurs dont il avait oublié les puériles offenses.

Bêtises de jeunesse, soit, mais il ne voulait pas que sa progéniture s’égarât sur les mêmes chemins, avec, pour toute perspective, la décapitation, ou, pire encore : l’estrapade.

Les temps avaient bien changé, mais qu’attendre d’un pays dont le souverain passait ses journées sur une chaise percée, à gémir de douleur ?

Non, mieux valait en finir tout de suite, avant que la situation ne basculât dans la flétrissure.

D’un pas rendu inégal par les rhumatismes, le baron quitta l’office pour gagner l’ancienne salle d’armes où achevaient de s’émietter des tentures dévorées par les mites. D’un coffre, il tira la fameuse casaque d’azur à croix d’argent fleurdelisée des mousquetaires. Sa gorge se noua quand ses doigts effleurèrent Le Mareschal de Bataille, manuel exemplaire sur le maniement du mousquet rédigé par Monsieur de Lostelnau, qu’il avait tant de fois étudié ! Tout au fond, enveloppé dans une toile huilée, se tenaient le mousquet, la fourquine et une boîte de mèches. Le baron s’en empara. Ce type d’arme était aujourd’hui dépassé — Trop lourde, trop lente — mais il n’en possédait point d’autre. En outre, il l’avait jadis maniée avec une rare dextérité. Lorsqu’elles atteignaient leur cible, les balles, énormes, causaient des dégâts irréparables.

Une paire de pistolets d’arçon compléta l’équipement. Il vérifia que la poudre était sèche. Son épée attendait, pendue à un crochet. C’était une brette à l’ancienne, à lame large et rigide, pourvue d’une grosse coquille enveloppante qui vous empêchait d’avoir le poing haché. Le baron détestait les épées modernes, trop fines à son goût, si souples qu’on pouvait les plier en arc de cercle sans qu’elles se rompent. Il y voyait une arme de petit maître, une espèce de fleuret dont on aurait fait sauter le bouton.

Il s’habilla lentement, en gémissant lorsque ses articulations refusaient d’obéir. Au moment de passer la fameuse casaque, il renonça par peur de lire la moquerie dans les yeux de ses fils, et lui préféra la soubreveste imposée par Louis XIV qui y voyait un vêtement plus adapté au combat.

Ainsi équipé, il sortit dans la cour et frappa dans ses mains pour rassembler les garçons.

— Messieurs, dit-il, vous débordez d’énergie mais n’avez jamais fait couler le sang. Un bon bretteur qui hésite est de peu de poids en face d’un truand qui a déjà tranché des dizaines de gorges. Songez-y. Jusqu’à présent, vous n’avez fait que jouer à la guerre. Je souhaite que la guerre ne se joue pas de vous. Si la peur vous saisit, rappelez vous que vous portez un nom honorable, et ne tournez pas les talons. Dans quelques heures, ou vous serez morts, ou vous serez devenus des hommes. J’ai connu cela il y a bien longtemps. Ne cédez jamais à l’excitation, elle est trompeuse et fait commettre bien des erreurs.

Quand il vit Geoffroy retenir un sourire moqueur, il comprit qu’il devait se taire. Ses rejetons le tenaient pour une vieille barbe.

Il baissa la tête, vaincu et se contenta d’ajouter, d’une voix lasse, tel un sergent blanchi sous le harnois :

— Ne mangez rien de solide, si vous êtes blessés au ventre, mieux vaut avoir l’estomac vide.

Voilà, tout était dit. Qu’avait-il espéré ? Une cérémonie dans le style du grand Corneille ? Le père et ses fils s’étreignant une dernière fois avant la bataille ? La jeunesse ne respectait plus rien. Regardant les trois frères qui couraient vers l’écurie en se bousculant comme des gosses, il leur souhaita une mort rapide, sans souffrance.

" S’ils ont trop mal, se promit-il, je les achèverai. "

Il l’avait fait si souvent, sur les champs de bataille, pour épargner à un compagnon les douleurs affreuses de l’agonie. Les coups d’épée à l’abdomen étaient les plus terribles. On n’en finissait pas de mourir, les entrailles déchirées, dans des spasmes atroces, les chausses débordant de merde.

Oui, c’était bien l’odeur qui dominait au soir des glorieuses boucheries, cette puanteur de boyaux débondés, de panse qui lâche son fumier. C’était une chose, au moins, que les peintres de bataille, en dépit de tout leur talent, ne sauraient jamais rendre.

Les enfants avaient sorti les chevaux de l’écurie. Le baron eut pour les destriers un coup d’œil satisfait. C’était là sa dernière fierté. Les montures avaient belle allure. Goblon, le valet, s’agitait sur le pas de la porte, mal à l’aise. Le baron devina que le serviteur allait céder à la sentimentalité et s’épancher de manière regrettable, aussi l’arrêta-t-il d’un geste sec. Ce n’était guère le moment de se pleurnicher dans le giron. A la veille d’une bataille, il fallait faire le vide dans son cœur, ne plus penser à rien, n’être qu’un nœud de réflexes mûris par l’entraînement. Un animal-machine, selon la définition de Descartes.

Le père et ses enfants se hissèrent en selle et tournèrent le dos au manoir. Les sabots des chevaux faisaient exploser les plaques de glace tapissant le sol comme s’il s’agissait de miroirs gigantesques. Le froid était atroce, le baron eut l’impression que la moelle gelait au fond de ses os. Il éprouvait de la peine à respirer. Ses cicatrices anciennes, en se rétractant, semblaient se rouvrir l’une après l’autre. Derrière lui, les cadets ricanaient nerveusement, échangeant des sottises à voix basse. Arnaud, l’aîné, porta son cheval à la hauteur de son père. D’une voix calme, il pria le baron d’excuser les plus jeunes, de ne pas leur tenir rigueur de leur comportement.

— Ils n’ont pas encore compris ce qui va se passer, ajouta-t-il dans un chuchotement.

Le baron tressaillit. Était-il possible qu’Arnaud eût deviné qu’il les emmenait vers une mort certaine ? Il en fut ému.

" Mon Dieu, songea-t-il, si l’un de nous doit survivre, faite que ce soit lui. " Arnaud était le seul capable de surmonter l’adversité, d’éviter les chemins de traverse et de se refaire une vie. Intelligent, doué, il trouverait sûrement quelque astuce pour s’en sortir dans l’honneur. Son esprit, tourné vers les sciences, lui permettrait peut-être d’entrer à l’Académie royale. Avec un peu de chance, le monarque le remarquerait et lui ferait une pension…

Il fut sur le point de tendre sa main gantée de cuir pour étreindre le bras du jeune homme mais se ravisa. Ce n’était point le moment de s’amollir. La machine était en marche et il n’était pas envisageable de tourner bride. Le moindre geste, en cet instant, prenait l’importance écrasante d’une parole de mourant.

Quand ils pénétrèrent sous la voûte décharnée tissée par les branches dépourvues de feuilles, le baron redoubla de vigilance. Les brigands du Capitaine Deux-coups avaient beau être des croquants, on ne pouvait leur dénier l’art de se rendre invisibles. Barbouillés de boue, enveloppés d’écorce, de paille, ils savaient se changer en sylvains et faire corps avec la forêt.

Enfin, la petite troupe déboucha dans une clairière où la soldatesque de Mareuil d’Escouffles avait improvisé un fortin dérisoire au moyen de pierres et de rondins fichés en terre à la hâte. Une forte berline bardée de fer occupait le centre du camp retranché. Le baron fit la grimace. Il avait espéré mourir en défendant la vie de quelque noble personnage, d’une dame de qualité, mais l’apparence de la voiture trahissait le transport de métal précieux. Sans doute un coffre bourré d’écus, le produit d’une collecte d’impôt qui avait saigné une fois de plus la province. Son humeur en fut assombrie. Déjà, Mareuil saluait, le chapeau bas ; le baron remarqua toutefois, dans l’œil du chevau-léger, une étincelle de mépris amusé.

" Oh ! je vois, songea-t-il. Ma mise est démodée. Mes bottes à revers "entonnoir" sont d’une autre époque, les plumes de mon feutre mitées, quant à mon arquebuse, elle est d’un modèle désuet. J’empeste la campagne. Eh bien, cher ami, nous saurons vous montrer comment meurent les gentilshommes crottés que nous sommes. "

Ils mirent pied à terre au milieu de la redoute. Mareuil d’Escouffles, après les civilités d’usage, dressa un rapide tableau de la situation. Elle tenait en peu de mots : ils étaient encerclés par les forces du Capitaine Deux-coups. Ces diables de paysans menaient un combat d’escarmouches, attendant la nuit pour se faufiler dans le camp et égorger les sentinelles. Certains utilisaient des armes locales : frondes, ou pieux aiguisés pour la chasse au sanglier. D’autres, attrapaient les soldats du haut des arbres, avec des nœuds coulants de cuir, et les pendaient aux branches comme des braconniers. C’était indigne.

— Chaque nuit, ils m’en prennent deux ou trois, grogna Mareuil. La troupe grogne, la rébellion gronde. Si les hommes ne craignaient pas d’être assassinés en fuyant la redoute, ils se seraient déjà débandés.

" Ainsi ce sera un combat sans gloire ", pensa le baron, morose.

Et, comme la lecture des tragédies du grand Corneille lui avait donné le goût du sublime, il s’imagina sous l’apparence d’un vieux lion mis en pièces par des chiens galeux.

— Mieux vaudrait tenter une sortie, proposa-t-il. Si vous restez calfeutrés dans ce réduit, ils vous auront à l’usure. Vous avez une berline, lancez-la à vive allure, elle écrasera ceux qui se mettront en travers du chemin. Enveloppez les sabots des chevaux de chiffons salés, afin qu’ils ne dérapent point sur la glace.

Pendant qu’il ébauchait ce plan, il laissa courir son regard sur les soldats recroquevillés. Beaucoup toussaient ou affichaient un visage rougi par la fièvre. Le froid de loup était en train de les tuer.

L’atmosphère d’angoisse qui planait sur le camp avait eu raison de l’excitation des trois frères qui, désormais, jetaient des coups d’œil inquiets en direction des buissons.

— J’hésite, soupira Mareuil. J’augurais de renforts plus importants, mais vous êtes les seuls à vous être présentés. Je ne sais si mes estafettes ont pu toucher leurs destinataires.

Il laissait clairement transparaître sa déception. Sans doute s’était-il imaginé que toute la province allait accourir à son secours ? Pourquoi l’aurait-elle fait ? Pour sauver le trésor d’un quelconque fermier général qui, sur le sujet du brigandage, aurait pu en remontrer au Capitaine Deux-coups ?

— Nous ne pouvons même plus faire du feu, gémit-il encore. La provision de fagots est épuisée ; pour ramasser des branches il faudrait sortir du fortin, c’est justement ce qu’attendent ces égorgeurs de cochons.

Au même moment, le baron entendit Denis chuchoter à l’oreille de son frère Geoffroy :

— Faut pas avoir peur, on risque rien. Deux-Coups nous aime bien. Si les soldats sont battus, ils nous épargnera pourvu qu’on accepte de faire partie de sa bande.

Le vieil homme se raidit. Ainsi ses craintes se trouvaient confirmées. Ses fils glissaient à la canaille ! Il espéra qu’ils se feraient tuer très vite, afin de lui épargner le déshonneur. Il décida de les exposer sur la première ligne de feu, là où ils écoperaient d’une balle au premier échange de mousqueterie. Il garderait Arnaud à ses côtés. Il espéra que son aîné lui fermerait les yeux. Ce serait une manière de consolation.

Mareuil s’éloigna sous un prétexte futile. De toute évidence il n’entendait pas se laisser donner des ordres par un mousquetaire à la retraite. Le baron ravala son courroux. Cela n’avait guère d’importance, à l’armée, il avait côtoyé plus d’un officier supérieur incapable d’élaborer une stratégie efficace sur le terrain. Ces beaux messieurs étaient très forts dès qu’il s’agissait de palabrer penchés sur une carte, loin du champ de bataille, il en allait autrement quand les balles leur sifflaient aux oreilles.

La journée s’écoula lentement. De temps à autre, des mouvements furtifs faisaient frissonner les buissons de houx. Des rires moqueurs fusaient, ici et là, ou bien un projectile venait atterrir au milieu du camp. Le plus souvent, il s’agissait d’une bête crevée, d’une charogne. Les soldats avaient ordre de ne pas répliquer. On économisait la poudre.

— Et puis il y a les loups, avoua Mareuil avec nervosité. Quand nous n’aurons plus de quoi allumer des feux, ils s’enhardiront. Pour leur échapper, les brigands grimpent dans les arbres et s’y suspendent pour la nuit. Ils attendent que ces satanés fauves fassent le travail à leur place.

Quand le jour baissa, les militaires s’ébrouèrent car les réjouissances n’allaient pas tarder à commencer. Le baron planta sa fourquine dans la terre gelée et chargea son mousquet. Il avait espéré se battre à la lueur du soleil hivernal car sa vue baissait et s’accommodait mal des ambiances crépusculaire ; il n’en avait pas toujours été ainsi. l’idée de paraître mauvais tireur le contraria.

" Quelle importance ! se dit-il, puisque nous allons tous mourir et que personne ne pourra témoigner de ma maladresse. "

Les premiers coups de feu éclatèrent peu après. On tirait depuis les arbres où les brigands s’étaient perchés afin de jouir d’une vue plongeante sur le camp retranché. Les balles sifflaient de part et d’autre. Le baron eut la satisfaction de voir sa cible tomber du haut des branches, la poitrine percée. Arnaud l’imitait, accoudé à la barricade. Dès les premières détonations, les cadets, tremblants, s’étaient recroquevillés derrière un tonneau et essayaient de se rendre utiles en rechargeant les pistolets d’arçon que leur tendait leur aîné.

Comme toujours lors d’un combat, le temps cessa de couler. Personne n’aurait pu dire si l’on se battait depuis une heure ou deux minutes.

Le baron ne cherchait nullement à se protéger. Les gestes qu’il avait si souvent répétés, jadis, lui revenaient avec une fluidité mécanique qui l’émerveillait. Soudain, ses rhumatismes ne le faisaient plus souffrir. Il avait de nouveau vingt ans. La poudre brûlée avait noirci sa moustache grise, achevant de le rajeunir.

Au loin, les loups qui avaient flairé l’odeur du sang, s’étaient mis à hurler. Ils allaient venir. La meute devait déjà galoper entre les arbres, se rapprochant du champ de bataille. Les jeunes mâles allaient en tête, les côtes saillantes, le ventre creusé, aveuglés par la faim et oubliant la prudence qui les tenait d’ordinaire loin de l’homme. Ils ne pensaient plus qu’à manger et se pressaient vers le lieu du festin.

Quand les munitions vinrent à manquer, il y eut un moment de flottement, une courte accalmie pendant laquelle les deux camps se dévisagèrent. Le baron connaissait bien ce phénomène, c’était la minute où tout pouvait basculer, l’énergie fléchir, la fatigue et la peur prendre le dessus. Jadis, il avait vu des lignes d’attaquants se défaire brusquement, se débander, sans qu’on sache pourquoi, cédant à un mouvement de panique injustifié. Si personne ne battait en retraite, ce serait le corps à corps, la lame à la main, épées contre faucilles, baïonnettes contre fourches. Bien que n’ayant jamais fréquenté les salles d’armes, les paysans savaient manier leurs outils avec une redoutable efficacité. Leur point faible résidait dans l’absence de cohésion et de stratégie. La colère leur ôtait toute méthode. La plupart s’enivraient pour se donner du courage, ce qui les rendait vulnérables.

Ayant remisé son mousquet, le baron tira son épée de la main droite, sa dague de la gauche. Il aimait se battre à l’ancienne, selon une technique aujourd’hui méprisée par les escrimeurs. Arnaud l’imita. Les deux hommes avaient le souffle court et le visage luisant en dépit du vent glacé. Si les attaquants tardaient à escalader la barricade, la sueur gèlerait sous leurs pourpoints.

" Je vais tomber malade. " songea le baron, avant de s’apercevoir du ridicule d’une telle pensée.

Le froid le prendrait, c’était certain, mais ce serait celui de la mort ; ventouses et purgatifs n’y pourraient remédier.

Puis un hurlement monta dans la nuit, et les brigands chargèrent, tels une harde de sangliers piétinant les fourrés. Branches et brindilles, dénudées par l’hiver, craquaient avec un bruit d’ossements. Le baron se fendit pour accueillir le premier assaut. Après…

Après, s’installa la confusion habituelle des corps à corps. Le vieil homme réalisa avec soulagement que sa science des armes compensait les atteintes de l’âge. Elle lui permettait de triompher sans peine d’un adversaire plus vigoureux, certes, mais ignorant des finesses et des ruses du combat. Sa brette fendait les cottes de cuir, allait et venait au fond des poitrines, des ventres, y ouvrant des brèches mortelles pour où jaillissaient sang et viscères. Pendant une demi-heure, il redevint la machine à tuer de sa jeunesse et fut sublime de fureur assassine. Ses semelles clapotaient dans le sang qui fumait brièvement avant que l’hiver ne le changeât en glace rouge. Puis la fatigue le prit, et il se surprit à rompre l’engagement, les battements désordonnés de son cœur lui déchirant le flanc.

— Derrière moi, mon père ! cria Arnaud, je vous couvre ! Reprenez votre souffle !

Le baron obéit malgré lui. La nuit l’enveloppait et il y voyait de plus en plus mal. Le sol blanchi de gel était couvert de cadavres. Le combat tournait à la vile empoignade de charbonniers. Les hommes s’étranglaient, se mordaient, se déchirant le nez et les oreilles à coups de dents.

Le baron n’avait plus la force de lever les bras, ses muscles étaient rompus. Il lâcha son épée. La dague était restée fichée dans la gorge d’un maraud. Il sentit qu’on glissait des pistolets dans ses paumes. Sans doute Denis ou Geoffroy, toujours vivants…

Tout à coup Arnaud poussa un cri et s’effondra, la tête fendue. Le baron reconnut son assassin, c’était le capitaine Deux-coups lui-même, qui brandissait un sabre court de cavalerie. Sans même avoir conscience de ce qu’il faisait, le baron rassembla ses dernières forces, leva les bras, et déchargea ses pistolets dans le visage du brigand. La tête de Charles-Antoine Caquet de Fourbot, ancien capitaine de la Garde royale, tombé à la canaille, explosa, et le corps décapité du forban s’abattit, recouvrant celui d’Arnaud.

Les tympans meurtris par la double détonation, Le baron se crut sourd. Les pistolets lui échappèrent. Il recula en titubant et faillit perdre l’équilibre en heurtant un cadavre. Le silence avait quelque chose d’effrayant. Regardant autour de lui, il constata que les combats avaient cessé. C’est à peine si quelques moribonds s’agitaient encore dans l’enchevêtrement des dépouilles.

" Mon Dieu ! songea-t-il, j’ai survécu. "

Il promena ses paumes sur son torse, à la recherche d’une plaie. Il arrivait souvent que, dans l’ardeur de la bataille, on fût gravement blessé sans éprouver aucune douleur. Il avait vu, dans sa jeunesse, des camarades se battre comme des lions sans prendre conscience des coups terribles qui leur perçaient la poitrine ou le ventre, et qui ne s’écroulaient pour ne plus se relever qu’une fois l’ennemi en fuite.

" Je n’ai rien. " constata-t-il éberlué. Denis et Geoffroy s’approchèrent, grelottant de peur et de froid.

— Père, haleta Denis, tout le monde est mort sauf nous. Il faut partir, les loups sont en marche.

Mais le baron restait pétrifié, partagé entre la colère et la honte. Enfin, se saisissant d’un flambeau il fit basculer le cadavre qui recouvrait son fils aîné et éclaira le visage d’Arnaud. La lésion, hideuse, s’entrebâillait sur l’os du crâne. Le jeune homme ne donnait plus signe de vie. Comme le vieillard se penchait sur lui, le hurlement de la meute se fit tout proche.

— Père ! supplia Geoffroy. Il faut s’en aller.

— Il a raison, insista Denis. Vous savez bien que les loups préfèrent tuer eux-mêmes leurs proies, s’ils nous trouvent ici, ils nous choisiront plutôt que les cadavres.

Le baron fit un effort pour recouvrer ses esprits. La fatigue l’écrasait. Pour un peu, il se fût couché à côté d’Arnaud.

— Bien… bien… bredouilla-t-il, allez quérir les chevaux.

— Ils se sont enfuis pendant la bataille, souffla Denis d’une voix proche du sanglot. Ceux des soldats et les nôtres. L’un des brigands aura ouvert l’enclos.

Le baron voulut ramasser une poignée de neige pour s’en frotter le visage, il renonça en voyant qu’elle était rouge.

Il devait prendre une décision, le temps pressait. Il n’était pas question d’abandonner le corps d’Arnaud aux loups, mais il s’imaginait mal l’emportant sur son dos. De toute manière, les fauves ne les laisseraient pas battre en retraite.

" Ils auront tôt fait de nous rattraper, de nous encercler… " se dit-il.

— Si on grimpait dans les arbres ? suggéra Denis.

— Il fait trop froid, haleta le vieil homme. Nous péririons gelés au bout de deux heures. La neige va recommencer à tomber, ne sentez-vous pas ses flocons ?

— Mais les brigands le faisaient, eux ! protesta Geoffroy.

— Ces canailles avaient des couvertures, des peaux de mouton, des cordes et du vin, avez-vous cela dans vos poches, mon garçon ? tonna le baron.

Tout à coup, une idée lui traversa l’esprit : la berline ! Elle était blindée, ses fenêtres défendues par des barreaux aux entrecroisements serrés. Les loups ne pourraient s’y faufiler. Il clopina vers la grosse voiture dressée, telle une idole, au milieu des morts. Il saisit la poignée de la portière et la secoua. Fermée. Une grosse serrure de sûreté en défendait l’accès. Il aurait dû s’y attendre.

— Mareuil ! cria-t-il à l’adresse de ses fils. Trouvez le corps de Mareuil, la clef est probablement pendue à son cou !

Les jeunes gens s’emparèrent d’un flambeau et se penchèrent sur les cadavres. Mareuil d’Escouffles reposait sur le dos, une fourche plantée dans la poitrine, une expression d’étonnement infini plaquée sur les traits.

— Vite ! Vite ! s’impatienta le baron.

Denis récupéra la clef suspendue à un lacet de cuir et l’apporta à son père qui déverrouilla la portière. A l’intérieur de l’habitacle, entre les banquettes, reposait un gros coffre bardé de fer, et que deux chaînes cadenassées assujettissaient au plancher. Les garçons ébauchèrent un mouvement pour monter, le baron les retint.

— Arnaud… tonna-t-il, allez chercher le corps de votre frère. Il est hors de question que les loups le démembrent.

Les adolescents échangèrent un regard où se mêlaient la peur et la haine. Décidément, le vieux ne leur épargnerait aucune corvée !

Au vrai, encore engourdis par l’ébranlement nerveux que avait causé la bataille, ils n’éprouvaient aucun chagrin. En auraient-ils plus tard ? Rien n’était moins sûr car tous deux jalousaient leur aîné en secret, le sachant le préféré du baron et plus brillant qu’eux. S’ils avaient feint, par calcul, d’apprécier sa compagnie, ils avaient en fait toujours détesté la condescendance dont Arnaud les accablait. Une chose au moins, était certaine : maintenant qu’il n’était plus là, le château leur reviendrait en héritage.

Effrayés par la proximité des loups dont le vent leur apportait déjà l’odeur, ils se penchèrent sur la dépouille de leur frère et, saisissant chacun un bras, entreprirent de le traîner en direction de la berline. Dans la lueur malmenée des torches, le baron leur offrait l’image d’un vieillard dépassé par les événements. Une espèce de nautonier échoué sur l’une des rives du Styx, et ne sachant plus comment mener à bon port sa cargaison de défunts.

— Les loups, les loups… balbutiait Denis en s’étouffant dans sa morve et ses larmes.

Il leur fallut encore hisser le cadavre dans la voiture et l’asseoir sur la banquette. Le baron l’y rejoignit, puis, les cadets s’étant tassés sur l’autre siège, il referma la portière au moment même où le mâle dominant de la meute sautait par-dessus la barricade, suivi de ses féaux aux babines retroussées.

Denis laissa échapper un hoquet de terreur et se recroquevilla derrière le coffre de fer. Les fauves étaient au nombre d’une dizaine. D’abord, ils reconnurent le terrain, flairant les morts, mais leur gourmandise les portait naturellement vers les vivants dont ils avaient tout de suite localisé la présence. Le chef de meute s’approcha de la voiture et se dressa contre la portière, les crocs découverts. Sa puanteur envahit l’habitacle. Ayant repéré les humains, il s’énerva sur l’obstacle qui lui interdisait de leur sauter à la gorge, et mordit sauvagement les barreaux de la grille défendant la fenêtre.

— Ne bronchez pas, ordonna le baron à ses fils. Il ne peut rien. Seul le froid est notre ennemi. Il nous tuera si nous restons immobiles. Ne cédez pas au sommeil. Frictionnez-vous le corps et les membres.

Se penchant, il inspecta le placard installé sous la banquette pour s’assurer qu’il ne contenait pas une quelconque chaufferette à esprit-de-vin. Il trouva un flacon d’eau-de-vie, une saucisse sèche et un quignon de pain rassis. Probablement le casse-croûte d’une sentinelle préposée à la surveillance du coffre.

— Cela nous sera utile quand la température deviendra intenable, fit-il en disposant ses trouvailles sur la malle au trésor.

Les loups, après s’être un moment acharnés sur la berline, s’éloignèrent. La faim les torturait et la nourriture ne manquait pas, après tout.

Pendant une heure, on les entendit grogner, se battre et mastiquer. Tout à coup, Arnaud qu’on croyait mort, ouvrit les yeux et poussa un gémissement. Ses frères hurlèrent, persuadés de se trouver en face d’un spectre ; le baron dut les rappeler sèchement à l’ordre.

— Mon fils, dit-il en se penchant vers son aîné, comment te sens-tu ?

— Bleu, rouge, vert, murmura le blessé. Les couleurs. Toutes les jolies couleurs.

— Il est fou ! décréta Denis avec méchanceté.

— Il délire, répliqua son père. Ça lui passera.

— Il me regarde ! sanglota Geoffroy. Ses yeux me font peur. On dirait ceux d’un fantôme.

— Il suffit ! tonna le vieillard.

La nuit s’écoula ainsi, dans le froid et la mastication des loups. De temps à autre, Arnaud ouvrait les yeux et répétait : " Bleu, rouge, vert. Toutes les jolies couleurs. " sans qu’on pût déterminer à quoi il faisait allusion.

Dehors, les flambeaux s’éteignirent. On demeura à grelotter dans la berline, en s’agitant sur place pour conserver sa chaleur corporelle. Le baron secouait ses fils dès qu’ils faisaient mine de s’endormir.

A l’aube, la meute s’en alla, repue, la panse dilatée, laissant derrière elle des cadavres mutilés. On n’avait plus rien à craindre. Le baron déverrouilla la portière.

— Vous allez courir au château, ordonna-t-il à ses cadets. Nos chevaux ont dû y retourner par habitude. Il est même possible que ceux des soldats les aient suivis. Prévenez Goblon, qu’il vienne ici avec la charrette, des cordes, des planches et le cabestan qui est dans la grange. Ne traînez pas. Si vous croisez quelqu’un du village, ne soufflez pas mot de ce qui s’est passé cette nuit.

Les adolescents s’enfuirent. Le baron resta seul avec Arnaud et les morts. La plupart d’entre eux étaient méconnaissables. Par bonheur, le froid engourdissait les odeurs, retardant la puanteur.

Le vieil homme fit quelques pas. Au cours de la nuit, une idée étrange avait germé dans son esprit, s’imposant à lui avec force : l’or du coffre de fer lui revenait de plein droit. Il avait risqué la vie des siens pour le défendre. Homme d’honneur, il en ferait meilleur usage qu’un vaurien de fermier général ou qu’un chef de brigands.

" J’en aurai besoin pour soigner Arnaud, décida-t-il. Il me faudra engager les plus grands chirurgiens. Lui offrir les meilleures médecines… Après tant d’années de bons et loyaux services, une récompense m’est enfin accordée. Je sortirai ma famille de la misère. Mes fils feront de beaux mariages. "

Prompt à bâtir des plans de bataille, il imaginait déjà une fable capable de justifier sa brutale richesse. Il songeait à cette mine d’argent désaffectée qui se trouvait sur ses terres. Pourquoi ne pas prétendre y avoir découvert un nouveau filon ? Il lui suffirait d’y entretenir un semblant d’activité, d’allumer des chaudières, de faire monter des fumées au-dessus des bois. Qui viendrait vérifier ?

Quant aux dépouilles qui l’entouraient, les charognards de la forêt auraient tôt fait de les réduire en miettes. Ne resterait que la berline. On attribuerait le vol au Capitaine Deux-Coups.

Dans les minutes qui suivirent, le baron s’appliqua à fouiller le campement pour faire disparaître les documents qu’aurait pu laisser Mareuil. Il détruisit ainsi les copies des missives envoyées aux nobliaux de la région, mais épargna le journal de voyage où le comte se déclarait harcelé par les brigands et en grand danger de succomber sous leurs coups.

Il s’aperçut soudain que le blessé l’avait suivi dans sa déambulation. Le crâne ouvert, Arnaud trottinait sur le champ de bataille, scrutant le carnage avec une expression de béatitude.

— Blanc et rouge, dit-il lorsque son père voulut lui prendre le bras pour le soutenir. Beaucoup de rouge. Le festin… Le festin des loups.