LE VESTIAIRE DE LA REINE MORTE

THRILLER (texte non corrigé)

Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, en Bretagne, dans une ambiance de légendes celtiques et de superstition, une adolescente solitaire découvre qu’un culte ancestral est à l’origine de nombreux assassinats perpétrés dans le voisinage.

 

Marion, douze ans, passe chaque été ses vacances à Bregannog, un village coupé du monde, où une partie de la population vit encore dans la stricte observance des croyances implantées par les druides. Un village étrange, qui, jadis, n’était peuplé que de brigands, de pillards et de naufrageurs. Cette complicité dans le crime lie les autochtones à la manière d’un serment de chevalerie : qui n’a jamais versé le sang n’a pas sa place à Bregannog !

 

Marion, trop curieuse et désoeuvrée, va mettre au jour des secrets qui la dépassent, jettent le doute sur sa propre famille, et ne tarderont pas à faire d’elle la cible de toutes les haines.

Le jeu d’enfant tourne au cauchemar.

 

                  Et pourtant le Diable et sa cour existent. Je les sens parfois qui me frôlent et murmurent à mes oreilles des choses obscures que je ne comprends pas et que je tremble de comprendre un jour.

 

Michel Tournier, Gilles & Jeanne

 

 

 Yoëlle, ou la maison du crime

 

                

 

Mamm-gozh Yoëlle le racontait souvent : trois jours avant l’assassinat du capitaine, les présages s’étaient multipliés ; des signes que son mari — avec une obstination typiquement masculine — avait refusé de voir mais qui, elle, l’avait alarmée.

La chose avait eu lieu trois jours après qu’on eût proclamé l’Armistice, elle s’en souviendrait jusqu’à sa mort.

D’abord il y avait eu cette bête à l’agonie, au pelage imbibé de sang, qui avait jailli de la forêt, traversé le jardin pour s’engouffrer dans la salle commune et venir mourir devant l’âtre, aux pieds du capitaine. « Un renard, expliquait Yoëlle, à moitié égorgé, la fourrure si mouillée de son propre sang qu’on l’aurait cru tombé dans un pot de peinture rouge. »

Quand elle commençait à énumérer la liste des « signes », le visage de Grand-mère devenait celui d’une prêtresse antique. Son nez se pinçait, son regard semblait voir au travers des murs, sa peau pâlissait jusqu’à laisser deviner des réseaux de veines bleuâtres sur les tempes et le front.

Marion, qui avait douze ans, l’imaginait en Pythie de Delphes, la bouche remplie de feuilles de laurier qu’elle aurait mâchées avec cette lenteur mécanique propre aux vaches laitières. Depuis son entrée en 6e Marion était folle de mythologie grecque. Les dieux jaloux, vindicatifs, sournois, tellement humains. Les prodiges, les cyclopes… surtout les cyclopes avec leur œil unique. Dans un cahier, elle essayait laborieusement de dresser une carte des séjours infernaux. Le Styx, le Tartare, l’Achéron… tout ça. Elle occupait ses jeudis à rédiger un annuaire des divinités de l’Olympe, avec leurs traits caractéristiques, leur métier, leurs attributs, leurs défauts. Elle découpait ensuite dans Cinémonde les photos des acteurs qui lui semblaient convenir à chaque personnage. Ainsi, Pierre Brasseur s’était vu attribué le rôle de Zeus. La scandaleuse Martine Carole, auréolée de la gloire de Caroline Chérie, était devenue Aphrodite, la déesse de l’amour. Pour les autres, c’était plus compliqué. Eddie Constantine, le fameux Lemmy Caution, avec son sourire ironique et son regard insolent, aurait pu personnaliser Hermès, mais elle éprouvait quelque scrupule à donner le rôle du dieu des voleurs à un agent du FBI. Pour Apollon, elle avait choisi Jean-Claude Pascal, le crooner français tout auréolé de son récent succès à l’Eurovision grâce à sa chanson Nous, les amoureux… Bref, c’était beaucoup de responsabilité, et il arrivait que la fillette, se ravisant, décollât les photos pour les remplacer par d’autres, ce qui mettait Marie-Claude, sa mère, dans des rages folles lorsque, voulant lire Cinémonde, elle découvrait la revue changée en une dentelle de papier aux trous surabondants.

Marion jouissait d’une certaine propension à s’abstraire du réel. Souvent, lorsqu’on lui parlait, les mots perdaient leur sens pour devenir pure musique. Une musique qui la berçait et permettait à ses pensées de s’envoler.

« Il y a eu d’autres présages, martelait Grand-mère Yoëlle. Chaque fois plus précis. Lorsque ton grand-père a voulu mettre le Boléro de Ravel sur son Teppaz, c’est la mort de Siegfried, un extrait du Crépuscule des Dieux, qui a retenti. Les pochettes des disques avaient été interverties. Ensuite, le deuxième jour, alors qu’il se tenait sous la tonnelle, à boire son café, il m’a rappelée en brandissant sa tasse. Il prétendait que j’avais laissé tomber du sel dans la cafetière, et que c’était imbuvable. J’en ai avalé une gorgée, pour vérifier. Atroce. Le café avait le goût et l’odeur du sang. Il en avait même la couleur. Je l’ai fait remarqué au capitaine. Il a haussé les épaules en mettant cela sur le compte de la rouille tapissant les tuyaux, ou de l’oxyde de fer charrié par la source. Il niait l’évidence. Les hommes sont ainsi, ma petite, dépourvus d’intuition. »

Marion le croyait volontiers. Elle avait depuis longtemps remarqué que les garçons sont plus attentifs aux accélérations d’une voiture qu’aux battements de leur cœur. Elle s’était empressée de communiquer cette information capitale à sa mère, convaincue de lui rendre service, mais Marie-Claude avait pouffé de rire sans lever le nez de son magazine.

« J’ai vidé la cafetière dans le jardin, poursuivait Grand-mère Yoëlle. Depuis, plus rien n’a poussé à cet endroit, même pas la mauvaise herbe. Tu peux aller vérifier. »

Marion s’était empressée de le faire. A l’endroit indiqué, la terre nue dessinait un tissu cicatriciel sur la pelouse. Un carré d’une absolue stérilité.

« Le quatrième présage était le plus évident, concluait chaque fois Yoëlle. Si nous avions été malins, nous aurions plié bagages et pris le train pour Paris… ou n’importe où. Mais le capitaine s’est obstiné à ne rien voir.

— C’était quoi ? demandait rituellement Marion bien qu’elle eût entendu cette histoire des centaines de fois.

— Il y avait, au dessus de la cheminée, une panoplie d’armes anciennes rouillées. Un écu, deux épées entrecroisées, une dague avec la devise de la famille gravée sur la lame. Ton grand-père y tenait beaucoup, c’était quelque chose que les hommes de son clan se transmettaient de génération en génération. Personne n’avait le droit d’y toucher, surtout pas les femmes. Il paraît qu’une femme ne doit jamais porter la main sur une épée, ça porte malheur. Quoi qu’il en soit, la dague s’est soudain détachée de son support pour se ficher entre les pieds du capitaine. Ça s’est produit sous mes yeux. Je la vois encore, la lame vibrant sur une note stridente. A ce moment-là, j’ai compris que le malheur était sur nous. Le lendemain, mon mari était assassiné. »

A cet endroit du récit, Marion demandait à voir le fameux poignard que sa grand-mère conservait dans un coffret de bois noirci. La vieille dame ne se faisait pas prier. Sa petite-fille constituait son seul public, la seule devant laquelle elle pouvait radoter des heures. Entre l’aïeule et la gamine les après-midi se déroulaient avec la rigueur d’une pièce de théâtre aux répliques chronométrées. Elles puisaient dans ce ressassement un étrange réconfort.

Quand elle se penchait au-dessus du coffret, la fillette découvrait une méchante tige de fer dévorée par la rouille, et dont la garde était tombée en poussière depuis longtemps. De la pointe d’une aiguille à tricoter, Grand-mère Yoëlle soulignait la trace d’une arabesque illisible sur la lame.

« Là, disait-elle. Il y avait la devise de la famille. Ulula mordeque acrius quam belua. Ça signifie quelque chose comme Hurle et mords plus fort que la bête. Ça remonte à très loin, quand les ancêtres de ton grand-père avaient pour mission de protéger la population du village des exactions de la bête qui vit dans la montagne. »

Jadis, le « capitaine », comme s’obstinait à le surnommer son épouse, avait eu pour nom Artus Gatien de Tancre d’Espalier de Bregannog. En des temps reculés, les seigneurs de Bregannog avaient tenu maison forte sur la falaise afin de repousser l’envahisseur viking ; plus tard ils avaient reçu le titre de beskont ; c’était avant que la Révolution ne s’empare de leurs terres, les baptisent « biens nationaux », ne tranche la tête au maître des lieux et à presque toute sa famille. Un seul avait survécu, Erwan de Bregannog, qui avait émigré en Louisiane dès le début des troubles populaires. Artus, lui, était né bien plus tard au Brésil, à Sao Paulo. Avant le Krach de 29, il avait mené la vie des riches fazendeiros. Puis, lorsqu’on avait commencé à brûler le café dans les locomotives, n’ayant plus un sou en poche, il avait décidé de rentrer en France. De retour en Bretagne, il avait exercé quelques années la profession d’ouvrier communal avant de rejoindre la Brigandière. La terre secrète où tout était possible. Sa vie s’en était trouvé radicalement transformée.

Mais c’était là une autre histoire.

 

Artus avait été assassiné dix ans plus tôt, le 11 Mai, sans mobile apparent. Yoëlle l’avait découvert dans son cabinet de travail fermé à double tour, aux volets cadenassés de l’intérieur. Artus était calé entre les accoudoirs de son grand fauteuil seigneurial, entouré de ses livres et de ses parchemins. Il avait la tête rejetée en arrière, la bouche ouverte. Ses yeux fixaient le plafond. La fameuse dague familiale était plantée dans sa poitrine, à la hauteur du cœur. Il avait peu saigné. Le bureau ne laissait voir aucune trace de lutte. Artus avait été frappé par surprise car il tenait encore entre les doigts le porte-plume qu’il avait l’habitude d’utiliser pour rédiger ses études de folklore régional. De toute évidence, il avait été assassiné au milieu d’une phrase car la plume sergent-major avait dérapé, dessinant une arabesque en travers de la page. Pour les spécialistes, il s’agissait d’un remarquable exemple de meurtre en chambre close.

« Je revenais d’une visite chez la veuve Lemarrec dont le fils était mort dans les derniers combats, vingt-quatre heures avant la signature de l’armistice, expliquait Yoëlle. Un méchant coup du sort. Elle avait passé la journée à répéter : “ C’est ce qui nous arrive à nous autres quand on quitte la Brigandière. On nous présente l’addition. Il faut payer pour nos crimes. Jamais il ne faut franchir les bornes de la commune. C’est à cette seule condition qu’on peut échapper à la justice divine.” Quand je suis rentrée, j’ai tout de suite senti que la mort était entrée dans la maison. L’horloge s’était arrêtée. Un corbeau picorait sur la table de la salle commune. Ça ne s’était jamais produit. Lorsque j’ai enjambé le seuil, il ne s’est pas envolé. Il m’a fixé de son petit œil méchant, avec insolence. J’ai appelé ton grand-père, mais je savais déjà qu’il ne répondrait pas. J’ai marché jusqu’au bureau dont la porte était fermée de l’intérieur, la clef engagée dans la serrure. Depuis quelque temps le capitaine se barricadait pour travailler. Il fermait également les volet avec la barre de sécurité qu’il assujettissait au cadenas. Pour avoir accès au bureau, j’ai dû demander l’aide des voisins, qui ont dégondé la porte au pied de biche.  Artus était là, dans son cabinet de travail, raide, avec le poignard planté dans sa chemise comme une espèce de bizarre crucifix. Le chat de la maison, Noz — encore chaton, à l’époque — se tenait assis sur le sous-main de cuir, près de l’encrier, très sagement, et il fixait Artus. En m’entendant, il a tourné la tête pour me regarder, et il a miaulé. A cette seconde, j’ai su qu’il avait vu le meurtrier, et qu’il essayait de me révéler son identité. Malheureusement, il parlait très mal notre langue, et je n’ai pas compris ce qu’il disait. »

C’était là le passage préféré de Marion, et qui lui donnait la chair de poule. Sous sa fine robe d’été, elle sentait la peau de ses cuisses devenir grumeleuse. Le duvet se hérissait sur ses avant-bras ainsi que les fins cheveux roux sur sa nuque.

Elle imaginait Noz — aujourd’hui devenu un chat obèse, à demi pelé et ne jouissant plus que de quinze minutes de lucidité par vingt-quatre heures — assistant au meurtre depuis le haut de l’armoire où il aimait surveiller le travail d’Artus. A peine plus gros que le poing, tapi entre les incunables et les antiphonaires, il suivait d’un œil acéré les évolutions de la plume sergent-major sur le papier, l’assimilant probablement à la progression d’un insecte venu le narguer.

Il avait vu le visage de l’assassin, sans doute l’avait-il reconnu. Depuis tout ce temps, cette information capitale demeurait gravée dans sa mémoire car, c’est bien connu, les chats comme les éléphants n’oublient rien. S’il avait parlé, il aurait pu faire la lumière sur le crime, il aurait dit, d’une voix nasillarde : « C’est untel. J’étais là, je l’ai vu. »

Probablement, au cours des années qui avaient suivi, en avait-il parlé aux autres chats du village, et toute la communauté féline connaissait le nom de l’assassin. Un chien, estimait Marion, aurait peut-être déployé des efforts pour se faire comprendre, car les chiens sont plus dévoués aux hommes que les chats. Il aurait, par exemple, aboyé férocement au passage du criminel pour attirer l’attention de Grand-mère Yoëlle, mais les chats ne sont pas comme ça. Ils ne s’occupent pas des affaires des humains. Dans le cas présent, c’était dommage.

Dix ans plus tard, Yoëlle n’avait toujours pas perdu l’espoir que le chat lui révélât un jour l’identité de l’assassin. Elle savait cette idée irrationnelle, et pour tout dire complètement folle, mais c’était plus fort qu’elle, et cette espérance absurde s’était peu à peu changée en idée fixe. Il lui arrivait d’y penser lorsqu’elle repassait le linge ou pelait les pommes de terre, non pas comme à une impossible chimère, mais à la façon d’un projet difficile nécessitant une bonne dose de pugnacité. Pourquoi pas après tout ? Puisqu’on fabriquait des bombes atomiques et qu’on envisageait d’envoyer des hommes sur la Lune !

Un jour, un misérable cirque ambulant s’arrêta au village ; Yoëlle alla trouver le dresseur de chiens pour lui demander s’il estimait impossible d’enseigner à un chat les rudiments du langage humain. Le bonhomme, malin, exigea d’ausculter l’animal avant de se prononcer, et en profita pour se faire offrir un repas ainsi qu’un certain nombre de verres de vin. Puis, ayant vaguement palpé le vieux matou, il déclara avec une moue de regret : « Désolé Madame, il est trop âgé, ses cordes vocales sont durcies. On ne peut guère apprendre à parler qu’aux chatons, et encore ne faut-il pas espérer leur enseigner plus d’une douzaine de mots simples. De toute manière, ils restent incapables de prononcer les consonnes, ce qui rend leur conversation difficilement supportable. C'est la principale raison pour laquelle on a depuis longtemps renoncé à leur apprendre à parler. »

 Yoëlle fut bien déçue et offrit au dresseur une bouteille de chouchen en guise de dédommagement.

Elle ne renonça pas pour autant. Chaque fois qu’il lui était donné de rencontrer un médecin, un oto-rhino ou un professeur de diction, elle ne manquait jamais de lui poser la question fatidique : « Pensez-vous qu’un chat puisse apprendre à parler ? »

On avait choisi de considérer cette marotte avec indulgence. Elle était âgée, sûrement gâteuse, mieux valait éviter de la froisser. On lui répondait que les chats parlaient à leur manière, en clignant des paupières, en bougeant les oreilles et en remuant la queue, un langage gestuel qu’il suffisait d’interpréter, mais Yoëlle haussait les épaules, agacée, cela ne l’intéressait pas. Parler, pour elle, c’était émettre des sons, combiner des syllabes, être capable de prononcer un nom. A une époque, elle était passée par une phase d’excitation en lisant dans une revue qu’un scientifique américain estimait pouvoir amener un chimpanzé à parler en modifiant ses cordes vocales. Le journal serré contre sa maigre poitrine, Yoëlle avait aussitôt couru chez le vétérinaire pour le supplier d’opérer Noz.

«  Ma pauvre amie, soupira le praticien, votre chat est si vieux que c’est un miracle qu’il tienne encore debout. Si je l’ouvrais, ce serait pour l’empailler, rien de plus. Un de ces matins vous le trouverez raide sur le carrelage de votre cuisine, et tout sera dit. Allez, il a fait son temps. Ce n’est guère plus qu’une serpillière sur pattes. »

Depuis cette conversation, la vieille femme tremblait à l’idée que le matou puisse mourir avant d’avoir pu révéler son secret. Elle l’entourait de mille soins, lui offrait des nourritures de premier choix. Il couchait dans son lit. Yoëlle se réveillait plusieurs fois par nuit pour vérifier qu’il respirait encore. Avec le temps, une certitude lui était venue, quasi mystique : Noz, à l’heure de rendre le dernier soupir, lui révélerait son secret.

 

Quand Marion, très excitée, évoqua cette éventualité devant sa mère, Marie-Claude poussa un soupir avant de déclarer d’un ton las :

« Le truc que tu dois savoir à propos de ta grand-mère, ma chérie, c’est qu’elle a toujours eu un grain. Mes parents étaient cinglés. Pourquoi crois-tu que j’ai claqué la porte de la maison familiale à quinze ans ? »

Mais Marion ne s’arrêtait pas à de tels détails. L’incrédulité des adultes lui faisait l’effet d’une infirmité, d’une atrophie. Parfois, elle était terrifiée à l’idée qu’elle pourrait un jour devenir comme eux, et ne plus croire à rien.

Par ailleurs, depuis qu’elle avait dévoré les aventures de Tarzan, Marion était obsédée par l’éventualité d’une communication directe entre les humains et les animaux. C’était cela qui l’avait passionnée dans ces romans « pour garçons », « affreusement mal écrits » et dans lesquels « un homme nu gambadait au milieu des guenons, favorisant par cette attitude les pires suppositions sur sa vie amoureuse.» (Marie-Claude dixit) Si Marion n’avait prêté que peu d’attention aux multiples combats dont Tarzan sortait vainqueur, elle avait par contre lu et relu les passages où le héros conversait avec les éléphants, les lions et toutes les bestioles peuplant une jungle plus bavarde que la cour de récréation d’un collège de jeunes filles.

Pour toutes ces raisons, les espoirs de sa grand-mère quant à la prise de parole de Noz, ne lui semblaient pas infondés. Petite, elle avait tenté de communiquer par télépathie avec les pigeons parisiens, l’expérience s’était soldée par un échec doublé d’une migraine. Sans doute était-elle trop jeune à l’époque, en outre les pigeons n’avaient pas la réputation d’être intelligents. Elle avait réitéré avec les ânes du Ranelagh, sans plus de succès. Toutefois elle soupçonnait les animaux de s’être volontairement dérobés au contact, par bouderie ou rancune envers les humains qui les humiliaient en les contraignant à se laisser chevaucher par les prétentieux marmots de Passy.

 

Souvent, pendant que sa grand-mère vaquait à ses occupations, la fillette poussait la porte du cabinet de travail où le crime avait eu lieu et restait plantée sur le seuil, humant l’odeur de poussière chaude et de papier moisi qui planait sur les lieux. L’endroit était demeuré tel que le jour du meurtre. L’encre, en séchant, avait soudé le porte-plume à la page posée sur le sous-main. En haut de la feuille, une phrase s’étirait en belle cursive :

La XVIe légion romaine avait coutume de se faire appeler « les loups de Subure », sobriquet grivois qui laissait entendre que ses soldats avaient l’habitude de hanter les lupanars dudit quartier.

 Le dernier mot se déformait, son ultime syllabe s’écroulant en avalanche pour donner naissance à une jolie arabesque. C’était à ce moment qu’Artus avait été frappé à mort.

Marion était bébé lorsque le crime avait été commis ; elle ne conservait donc aucun souvenir de son grand-père. Sa mère, Marie-Claude, n’évoquant son enfance qu’avec réticence, la fillette avait dû se livrer à une véritable enquête pour rassembler les bribes d’une histoire familiale approximative, certes, mais qu’elle pressentait truffée de mystère. 

 Sur les photographies, Artus de Bregannog apparaissait la plupart du temps en tenue coloniale blanche, un revolver à la ceinture, au milieu d’une forêt tropicale luxuriante. Ces clichés dataient de sa jeunesse brésilienne. Marion, peu soucieuse de vérité géographique, estimaient qu’ils auraient pu avantageusement illustrer une aventure de Tarzan. Le visage osseux, la mâchoire prédatrice, le nez en bec d’aigle, Artus présentait les traits distinctifs du « chasseur blanc » à la Hemingway tel que le cinéma populaire s’appliquait à le décrire. Même la moustache à la Clark Gable était au rendez-vous. Il avait dirigé une quelconque escouade de « vigilants» s’efforçant de faire régner l’ordre sur les berges de l’Amazone, de là lui venait ce grade de capitaine qui ne correspondait à rien d’officiel.

Des années de pauvreté vécues à son arrivée en France, il ne subsistait aucun témoignage jusqu’à son mariage avec Yoëlle Gallouedec, fille d’un gros éleveur de moutons de prés-salés de la baie du Mont Saint-Michel. En Mai 1935, sur l’image fixée le jour de la cérémonie nuptiale, Artus paraissait encore plus maigre, l’os malaire crevant la peau des pommettes. Un éclat fiévreux et triomphant dans le regard, il fixait le photographe avec un air de défi presque insultant. Sur les clichés de 1940, le capitaine s’épaississait. La moustache et les cheveux grisonnaient, l’expression des yeux avait quelque chose d’inquiet. La fièvre était encore là mais on devinait chez celui qu’elle minait le désir à peine réprimé de regarder par-dessus son épaule, comme à l’approche d’un danger. « La guerre ! Hélas ! » était-on tenté de soupirer, mais l’instinct de Marion lui soufflait que cette attitude de sentinelle sur le qui-vive n’entretenait aucun lien avec les événements qui bientôt déchireraient l’Europe. Il lui semblait qu’Artus, ici, à Bregannog, était déjà embourbé dans le conflit secret qui allait, cinq ans plus tard, lui coûter la vie.

Des choses se tramaient dans l’ombre… murmurait alors la fillette, que la fréquentation assidue des aventures d’Arsène Lupin avait habituée aux effets de feuilletoniste.

Artus n’avait pas pris part à la guerre ; un accident de chasse l’ayant affligé d’une claudication incurable, il ne pouvait se déplacer qu’appuyé sur une canne dont le pommeau d’ivoire, ramené du Brésil, représentait Ogoun Ferraille, un dieu du panthéon tropical. Infirme, cloué chez lui, il avait alors entrepris une gigantesque monographie du folklore de la région, à l’imitation du Bard Breizh de Villemarqué, et plus précisément de la bête de Bregannog, Tarasque bretonne, qui, selon la légende, vivait au sommet du mont Nezmaël (contraction des vocables bretons Menez et Maël) et surveillait de son œil perçant les gens du village, en contrebas.

L’origine de cette bête se perdait dans la nuit des temps ; les seigneurs de Bregannog avaient toujours eu pour mission de la combattre, et cela depuis le Haut Moyen Âge, d’où leur curieuse devise Hurle et mord plus fort que la bête. Hélas, la créature étant immortelle, on devait, chaque fois qu’il lui prenait l’envie de descendre de son perchoir pour dévorer les hommes, se contenter de la repousser tout en sachant qu’elle reviendrait un jour ou l’autre.

Qu’Artus ait occupé les six dernières années de sa vie à étudier ce conte à dormir debout pouvait paraître étrange. Dans sa jeunesse il avait été homme d’action. Riche planteur, il n’avait jamais éprouvé le besoin de fréquenter l’université ; c’était donc un autodidacte. Quand on l’interrogeait sur ce point, Yoëlle répondait : « Il s’ennuyait. Ici, à Bregannog, les bouleversements de la guerre étaient à peine perceptibles. Le village ne présentait aucun intérêt stratégique. A cause des récifs, personne ne pouvait envisager de débarquer sur ce point de la côte, ç’aurait été un suicide. Les soldats allemands n’ont fait qu’un bref passage. Ils ont campé trois jours sur la falaise avant de plier bagage ; on ne les a plus revus. Nous n'avons jamais été bombardés, les convois passaient au large. En réalité, nous vivions coupés du monde. Songe un peu que nous n’avions même pas l’électricité. C’est à cette époque que ton grand-père s’est plongé dans ses recherches. Il dépouillait des tonnes de vieux papiers, entretenait une correspondance avec des archivistes de Rennes. Parfois, en dépit de sa mauvaise jambe, il partait dans la montagne trois jours d’affilée. Il en revenait couvert de terre et épuisé. Il était devenu taciturne, un rien le mettait de mauvaise humeur. Il passait ses nuits à étudier des manuscrits incompréhensibles. Il apprenait le latin, le gallo et le vieux français, à son âge ! Je crois que le départ de ta mère l’avait blessé et qu’il se cherchait une occupation, pour oublier. Il s’est jeté là-dessus à cause de ses origines, comme d’autres fabriquent des modèles réduits de voiliers. »

 

Lorsqu’elle visitait le lieu du crime, Marion retenait sa respiration à la manière des pêcheurs de perles qui, dit-on, plongent avec une pierre attachée à la cheville et restent immergés cinq minutes.

Il lui semblait qu’ici, entre les mur du cabinet de travail, l’oxygène se faisait rare et qu’en s’y attardant on finirait par périr asphyxié. Elle se déplaçait sur la pointe des pieds, effleurant les grosses reliures à cinq nerfs du bout des doigts. Elle avait eu beau scruter le sol, les meubles, les fauteuils, jamais elle n’avait réussi à détecter la moindre tache de sang. On était en présence d’un meurtre « propre », dans la manière d’Agatha Christie. En fait, la garde du poignard avait aveuglé la plaie, empêchant l’hémorragie de se répandre au dehors. La mort avait été foudroyante.

« Qu’as-tu fait, après ? demanda Marion la première fois que sa grand-mère lui raconta l’histoire des quatre présages. Tu as prévenu la police ? »

 Yoëlle sursauta, comme si sa petite fille venait de proférer une incongruité.

« Nous sommes à Bregannog, répondit-elle un ton plus bas. Il n’entre pas dans nos traditions de faire appel à la maréchaussée. Nous réglons nos problèmes entre nous. Tu comprends ?

— Non. A Paris…

— Paris c’est Paris. Bregannog c’est Bregannog. Il en va ainsi depuis la nuit des temps. Pas de police, pas de juge, pas de prison.

— Alors il n’y pas de justice ?

— Si, il y a la bête, là-haut, sur la montagne. Elle nous observe. Si elle juge que nous dépassons les bornes, elle descend nous dévorer. »

Cette explication humilia profondément Marion. Elle avait neuf ans à l’époque, pour qui la prenait-on ? Elle avait passé l’âge de croire au croquemitaine ! Elle faillit protester mais quelque chose dans l’attitude de la vieille dame l’en dissuada. Elle comprit tout à coup que Yoëlle croyait réellement à l’existence de la bête.

« Ça s’est toujours passé de cette manière, insista l’aïeule. Bregannog n’est pas un village ordinaire. Pourquoi crois-tu que la forêt qui nous entoure se nomme la Brigandière ?

— Je ne sais pas.

— Elle abritait des brigands qui attaquaient les voyageurs et leur tranchaient la gorge. On mettait ces disparitions sur le compte des loups, mais il n’en était rien. Au fil des siècles ces bois ont vu couler plus de sang qu’un champ de bataille. Des centaines de cadavres sont enterrés entre les arbres. Et tu sais d’où venaient ces égorgeurs, ces assassins ? D’ici, de Bregannog. Le village, à l’origine, était un campement de voleurs de grands chemins, et leur chef un ancêtre de ton grand-père. Il a imaginé de passer un accord avec un enchanteur du coin.

— Merlin ?

— Merlin c’est du cinéma. Encore une invention des Américains, comme le Coca-Cola. Non, je te parle d’un véritable enchanteur. Le chef des brigands lui a demandé de rendre le campement introuvable, de sorte que si le roi envoyait ses soldats pour châtier les voleurs, ses troupes s’égareraient et finiraient par tomber dans la mer du haut de la falaise. Ainsi, les bandits demeureraient à l’abri de la justice dès qu’ils regagneraient l’enceinte du bivouac. En quelque sorte, ils deviendraient aussitôt invisibles aux yeux de la loi. L’enchanteur a dit « D’accord. Mais on n’a rien sans rien. Il faut une contrepartie. Un loyer à payer, sinon ce serait trop facile. » C’est alors qu’il a créé la bête et l’a juchée là-haut, au sommet du mont Nezmaël, d’où elle surveille le village.

— Pourquoi ?

— Pour percevoir le loyer de l’invisibilité. Quand elle juge que les habitants de Bregannog ont commis trop de crimes, elle descend pour en dévorer un certain nombre. Elle ne frappe pas que les coupables, elle mange tous ceux qui croisent sa route sans se poser de question. Quand elle a la panse pleine, elle retourne en haut du krec’h et l’on n’entend plus parler d’elle pendant un moment. Le loyer a été payé, nous sommes désormais libres de faire le mal sans craindre les foudres de la justice.

— Tu veux dire que vous êtes tous des assassins ?

— Oui. Certains moins que d’autres puisqu’ils sont seulement des descendants de criminels, et qu’ils n’ont pour l’heure encore assassiné personne. Mais ça viendra. C’est dans notre sang, comme une tare. On a beau faire, un jour ou l’autre le besoin se fait sentir, on n’arrive plus à le juguler, alors il faut passer à l’acte.

— Mais toi, tu n’as tué personne !

— Non, pas encore, mais si je découvre qui a assassiné Artus je n’hésiterai pas une seconde. Je suis née ici, alors je ne me fais pas d’illusion. On a beau quitter le village, essayer de faire sa vie ailleurs, on y revient toujours, c’est écrit. Regarde ton grand-père, il est né au Brésil, mais le destin s’est arrangé pour le ramener sur la terre de ses ancêtres. Il n’a pas pu résister.

— Il avait tué des gens ?

— Oui, là-bas, dans la jungle. Il me l’a avoué. Des sauvages, ça ne compte pas vraiment, je sais, mais il avait tout de même du sang sur les mains.

— Mais maman, avait alors protesté Marion. Elle sera aussi forcée de tuer quelqu’un ?

— Oui. Elle l’a peut-être déjà fait, pour ce que j’en sais. Et il en ira de même pour toi, un jour ou l’autre puisque le sang maudit coule dans tes veines. Toutefois, la chose comporte un avantage. Si tu tues quelqu’un, reviens tout de suite te cacher à Bregannog. La police ne t’y trouvera jamais, le sortilège de l’enchanteur te protégera. Les gendarmes, s’ils se lancent à ta poursuite, ne trouveront jamais la route du village. Ils s’égareront et tomberont de la falaise. Mieux, au bout d’un moment, ils oublieront jusqu’à ton existence et le dossier sera classé. Tant que tu resteras dans l’enceinte du village, tu cesseras d’exister aux yeux de la loi. Si tu en sors, cependant, l’enchantement t’abandonnera à ton sort. »

Marion hocha la tête, anéantie par l’importance d’une telle révélation. Mais, sans lui laisser le temps de réfléchir, sa grand-mère poursuivit :

« C’est ce qui s’est passé pour Yann-le-torte, le fils du chapelier. En 32, avant la déclaration de guerre, il a assassiné et dévalisé un encaisseur du Crédit Mutuel de Nantes. La police s’étant lancée à ses trousses, il a eu le bon sens de se réfugier ici. Dès lors, il n’a jamais été inquiété. Du jour au lendemain, les enquêteurs ont oublié son existence. »

Quand Marion rapporta ces propos à sa mère, celle-ci grimaça.

« Tu dois toujours garder une chose à l’esprit, dit-elle en empoignant sa fille par les épaules. Mamie a perdu la tête quand ton grand-père a été assassiné. Elle s’est réfugiée dans un monde de légendes, de superstition. Tu peux l’écouter mais, par pitié, ne prends pas ce qu’elle dit au sérieux ou tu deviendras aussi cinglée qu’elle. »

Mais le théorème énoncé par Yoëlle avait ceci de terrible qu’il sous-entendait que l’assassin de grand-père Artus ne serait jamais puni, sinon par la bête, à condition qu’elle descende le chercher, ce qui, de toute évidence n’était pas pour demain.

Par ailleurs, les lois de Bregannog impliquaient que Marie-Claire et sa fille auraient bientôt du sang sur les mains. Nullement effrayée, Marion jugeait la chose intéressante. A force de lire les romans d’aventures de Gustave Le Rouge, elle avait été gagnée par l’angoisse de ne jamais connaître pareilles tribulations et d’être condamnée à mener une existence sans relief. Tout valait mieux que l’ennui, même le crime.

 

En arrivant pour la première fois à Bregannog, Marion avait constaté avec surprise qu’aucun clocher ne dominait le bourg. Il n’y avait pas d’église.

« Pas d’église et pas de curé, avait confirmé Marie-Claude. Tu viens de débarquer chez les païens, ma cocotte. Le Christianisme n’est jamais parvenu jusqu’ici, et si d’aventure tu croises un prêtre, ce sera un druide. »

Plus tard, quand la fillette avait cherché une confirmation de ce curieux état de chose auprès de sa grand-mère, elle s’était entendu répondre :

« Nous nous arrangeons entre nous, depuis la nuit des temps. Quand le catholicisme a voulu imposer sa loi en Bretagne, les anciens dieux de la forêt se sont réfugiés chez nous, dans nos bois. C’est ici, au koad lazherien (le bois des assassins), qu’ils ont établis leur dernier royaume, et non pas à Brocéliande comme certains cuistres de l’université essayent de nous le faire croire. Longtemps, fées, lutins et korrigans ont gambadé à la lisière du village. Mon arrière grand-mère racontait qu’un matin, elle en avait trouvé un endormi dans le poulailler où il s’était introduit pour gober les œufs. Elle a été assez maligne pour ne pas lui en tenir grief. Pour l’en remercier, le lutin lui a fait cadeau d’une perle de grand prix qui, une fois négociée, lui a permis d’acheter une belle maison.

— Tu en as vu, toi ? s’enquit Marion.

— Non, soupira Yoëlle. Dans mon enfance il y en avait déjà moins, les engrais chimiques les avaient empoisonnés. On dit que la plupart des anciens dieux n’ont pas survécu à l’invention de la T.S.F. Les ondes radiophoniques les auraient électrocutés. Il doit en rester encore quelques uns, mais ils sont devenus craintifs et ont fini par oublier la langue des hommes, si bien qu’ils ne comprennent plus ce qu’on leur dit. Ils restent entre eux. Il est de plus en plus difficile de surprendre une fée se baignant dans une mare. C’est dommage. Quant aux sirènes, elles ont presque toutes sauté sur les chapelets de mines que les Allemands ont mouillées le long de la côte. »

 

Un soir, ne supportant plus de vivre dans le flou, Marion avait sommé sa mère de lui répondre sans détour : Les gens de Bregannog comptaient-ils, oui ou non, un assassin parmi leurs ancêtres ?

Marie-Claude avait détourné les yeux, mal à l’aise. Le passé ne l’intéressait pas, elle adorait tout ce qui était moderne. Les caves de Saint-Germain-des-Prés, le jazz, l’existentialisme, Simone de Beauvoir, Boris Vian, la Série Noire… Les histoires de druides et de landes maudites la faisaient bâiller. « On dirait du Pierre Benoît » avait-elle coutume de déclarer.

« A l’origine, se décida-t-elle à marmonner, ce village était très pauvre. Il arrivait que les gens y meurent de faim lorsque les récoltes étaient mauvaises. A cause des écueils, il est impossible de pêcher ou de lancer des filets. Alors les gars d’ici ont fait ce que beaucoup d’autres ont fait, ailleurs, quand la misère les y poussait. Ils sont devenus naufrageurs. Ils attiraient les bateaux marchands sur les brisants en allumant des feux sur la falaise. C’était une pratique courante à l’époque. Partant de ça, on peut considérer que nous sommes tous, plus ou moins, des descendants de naufrageurs et que pas mal de marins sont morts à cause de nos ancêtres. Mais c’est vieux, nous n’en sommes pas responsables. Ne te mets pas martel en tête pour ce genre de truc. Et cesse de gober béatement tout ce que raconte Mamie. Je t’ai déjà dit qu’elle n’avait plus sa tête. »

 

Marion avait consigné cette réponse dans son cahier d’enquête. L’information semblait solide. Être la lointaine descendante d’un naufrageur lui plaisait assez. C’était méchamment bath !