Qu’en est-il de votre future collaboration avec les éditions Bragelonne ?
Pour commencer il s’agirait de reprendre dans la collection Milady, poche à 7 euros, la tétralogie des sentinelles d’Almoha que j’avais publiée chez Bayard, dans une version " jeunesse " édulcorée. La version remastérisée compte un million de signes qui seront publiés en deux volumes.
Cette version sera-t-elle la copie conforme de l’édition " Bayard " ?
Non, ce sera une version augmentée d’épisodes inédits, et surtout : non censurée.
Cette saga des sentinelles d’Almoha est un projet déjà ancien, non ? Un projet qui a capoté à plusieurs reprises ?
Oui, j’ai écrit cette tétralogie lorsque j’étais étudiant, à mes moments perdus, pour oublier le stress des examens. En cinq ans, j’ai couvert un millier de pages dont, à l’époque, personne n’a voulu, car la " fantasy ", le " sword and sorcery " avait très mauvaise presse. Si bien que ce pavé m’est resté sur les bras. Au début des années 80, j’ai cru voir s’entrouvrir une porte, celle des éditions Nathan qui cherchaient à créer une collection de SF jeunesse. J’ai donc édulcoré la première partie de mon texte avec l’espoir que le reste suivrait. Mais la collection a été aussitôt supprimée, c’est à peine si les livres ont eu le temps de paraître. Quelques années plus tard, j’ai fait une nouvelle tentative au Fleuve Noir, mais, à cette époque-là, la maison allait très mal, son avenir paraissait incertain, et je suis parti. Enfin, au début des années 2000, Bayard m’a proposé de sortir l’intégrale de cette saga. J’ai sauté sur l’occasion car c’était, il m’a semblé, l’unique chance de voir paraître enfin ce texte dans sa totalité. Malheureusement, comme il s’agissait d’un éditeur " jeunesse " très à cheval sur le " politiquement correct " il m’a fallu beaucoup censurer. Aujourd’hui, chez Milady, les quatre aventures de Nath et de Sigrid sortiront avec leur vrai visage, en deux volumes, en juin et novembre 2012. Si l’accueil est bon, on envisagera une suite.
Votre collaboration s’arrêtera-t-elle là ?
A priori non, car les gens de Bragelonne sont très désireux de me voir écrire d’autres romans dans le style de ceux que je publiais au Fleuve Noir dans la collection Anticipation. Ils souhaiteraient que j’envisage la suite de romans comme Les Semeurs d’Abîmes, par exemple… Ça me convient tout à fait. Car, aujourd’hui, j’ai surtout envie d’écrire des choses qui m’amusent. La plupart du temps, ce que me proposent les éditeurs dits " sérieux " m’ennuie à mourir. Encore tout récemment, je me demandais très sérieusement si je n’allais pas prendre ma retraite… L’aventure Bragelonne va peut-être me motiver suffisamment pour que je n’éteigne pas tout de suite mon ordinateur.
Certains pensent que vous faites du neuf avec du vieux, exemple, les anciens " fleuve " dont vous avez fait des " peggy Sue "…
J’ai adapté certains " fleuve " parce qu’aucun éditeur ne voulait publier de SF, et surtout pas d’anciens " anticipation ". Ces livres étaient donc morts, voués au sépulcre, et c’était dommage ; j’ai vu dans la littérature " jeunesse " un moyen de leur redonner vie, et peut-être d’initier les adolescents à ce qui a été le grand imaginaire des années 80, et dont il ne reste plus rien de nos jours où les éditeurs se contentent de publier des textes formatés, confortables. J’ai eu raison, parce que les gosses ont adoré, et qu’ils n’auraient jamais pu lire ces romans qui sont désormais introuvables. Et puis il ne faut pas exagérer, j’ai publié plus de 150 romans, la plupart des lecteurs n’ont pas tout lu ! Il faut leur donner la chance d’accéder à des textes écrits il y près de quarante ans, et très difficiles à rééditer dans le contexte éditorial actuel.
Je comprends bien la démarche, mais pourquoi l’avoir fait dans le cadre de la littérature " jeunesse " ?
Parce qu’aujourd’hui, dans l’esprit des éditeurs, dès qu’il s’agit d’une fiction imaginaire mettant en scène des choses irrationnelles, ça ne peut pas s’adresser aux adultes, c’est donc forcément de la " jeunesse " ! La littérature " jeunesse " va bientôt devenir le seul endroit où l’on pourra encore publier des histoires fantastiques. Et c’est bien triste.
Certains lecteurs se demandent pourquoi plusieurs séries que vous avez amorcées n'ont pas eu de suite…
Il faut bien comprendre que l'auteur propose et que l'éditeur dispose. Or l'éditeur change souvent d'avis. Il est très sensible aux modes éphémères, toujours prêt à sauter en marche dans le dernier train branchouille. La chose se complique encore lorsqu'on prend en compte les changements qui s'opèrent fréquemment au niveau directorial. Les interlocuteurs d'un auteur changent si souvent qu'il a parfois l'impression de participer au jeu des chaises musicales. Je m'explique au moyen d'un exemple (fictif, comme il se doit) : L'auteur rencontre X à qui il expose un sujet de roman, X s'exclame "c'est génial! Je rédige le contrat tout de suite!" L'auteur, ce benêt, rentre chez lui tout content et se met au travail. Quand il revient, trois mois plus tard, son manuscrit sous le bras, il apprend que X est parti. Soit il a été viré, soit on lui a proposé un meilleur salaire chez un concurrent. Y le remplace. Mais voilà, Y a des idées radicalement différentes de son prédécesseur. En fait, il déteste toutes les idées de son prédécesseur, il entend publier des choses radicalement différentes. Plus ambitieuses, bien évidemment. La série que lui amène l'auteur ne le motive pas du tout. D'ailleurs il ne croit pas aux séries… ni aux héros récurrents tout juste bons pour les enfants, ou alors il n'aime pas la période proposée, le Moyen Âge l'ennuie, l'Égypte ancienne le fait bâiller, l'Antiquité romaine l'endort, il n'apprécie que les serial killers et les autopsies, ou les commissaires enquêtant au fin fond d'une bourgade de Laponie… ou les chiens détectives, ou les thrillers glauquissimes avec beaucoup de sexe et des séances de torture bien gore, la liste est illimitée… Vous commencez, je pense à entrevoir le problème… Ou bien, autre cas de figure, Y ne s'intéresse qu'aux ENORMES ventes, aux méga best-sellers, et les ventes de la série, bien que satisfaisantes, ne le motivent pas, il veut du LOURD, du très LOURD de classe anglo-saxonne! Ou bien il juge l'auteur bizarre, trop space, un tantinet aware, et il ne souhaite pas travailler avec un type qui se contente d'écrire pour une bande de lecteurs aussi cinglés que lui au lieu de se donner les moyens de faire du fric en pondant des daubes juteuses. C'est ainsi que l'auteur — se faisant remonter les bretelles — entendra l'éditeur claironner au terme d'un déjeuner de travail arrosé : "on est tous là pour faire de la thune, n'est-ce pas?"
Voilà, en résumé, les raisons pour lesquelles une série pourrait être abandonnée, il y en a d'autres, souvent irrationnelles, injustifiables. Quand on le met en demeure de s'expliquer, l'éditeur se contente de répondre: "je ne le sens pas, ton projet, c'est tout, je ne le sens vraiment pas." car l'éditeur, voyant parmi les voyants, tels les augures de l'Antiquité a du FLAIR! Ne l'oublions jamais. Même s'il se trompe neuf fois sur dix, ou doit certains de ses succès au pur hasard, il croit mordicus à son FLAIR. Les dieux de l'édition lui parlent dans son sommeil, lui envoient des songes prémonitoires. Qu'est-ce que l'auteur, cet innocent, ce simplet, peut opposer à cela? Comment oserait-il contrarier un grand prêtre qui lit l'avenir dans les entrailles des livres?
On peut également ajouter à cette énumération le redoutable syndrome de déception. L'éditeur s'enthousiasme pour une série, il devient visionnaire, voyant, prophète: "Génial! s'exclame-t-il, ça sera un énorme truc! Nous allons nous en donner les moyens!"
L'ennui, c'est qu'il oublie très vite ses bonnes résolutions et que les bouquins sortent dans l'anonymat absolu, sans aucun appui publicitaire, ce qui, de nos jours, équivaut à un hara-kiri éditorial. La série, perdue au milieu des centaines d'autres bouquins couvrant les étalages, est vite noyée, les ventes sont modestes, tout le monde est déçu. L'éditeur, oubliant qu'il n'a rien fait pour défendre le projet, déclare, l'air sombre: "finalement je n'ai jamais cru à cette idée. Je ne la sentais pas. On laisse tomber. Passons à autre choses…" Je caricature, bien sûr, mais pas tant que ça.
Bref, l'auteur, lui, a souvent le sentiment de se débattre dans un univers kafkaïen dont les règles absurdes changent tout le temps, au gré des caprices de la machine éditoriale, des exigences contradictoires de la Librairie, des modes fugaces, du formatage télévisuel et du manque de curiosité des lecteurs qui privilégient trop souvent les best-sellers anglo-saxons et achètent uniquement les titres figurant sur les listes de meilleures ventes.
Pour conclure, je dirai qu'une série ne peut pas vivre sans l'appui d'un éditeur motivé, militant, et capable de s'engager sur un projet à long terme, ce qui devient difficile à dénicher en ces temps où le retour rapide sur investissement est privilégié.
On dit que lorsqu'un auteur change d'éditeur, c'est uniquement pour gagner davantage d'argent, est-ce vrai?
Souvent, oui, mais pas obligatoirement. L'auteur peut changer d'éditeur parce que le courant ne passe plus, ou parce qu'il sent qu'on cherche à formater son écriture et qu'il n'aura bientôt plus aucune liberté de création. Personnellement, j'ai parfois quitté un éditeur qui me faisait un pont d'or pour aller travailler chez un autre qui me payait plutôt mal parce que je tenais à sauvegarder ma liberté d'écriture, parce que je refusais d'entrer dans un moule.
Autre question, pourquoi publiez-vous vos romans en grands formats cartonnés (trop chers!) alors que vous pourriez le faire sous forme de livres de poche?
Encore une fois, c'est l'éditeur qui décide. J'ai très souvent plaidé pour que mes romans sortent au format poche, cela m'a été refusé car la marge bénéficiaire de la maison d'édition aurait été trop faible. D'ailleurs il est très mal vu pour un auteur de sortir des inédits directement en poche, s'il commet cette erreur on s'empressera de chuchoter "qu'il n'a pas eu d'autre choix, qu'il est acculé au fond de l'impasse, que plus personne ne veut de lui…" Passant outre, j'ai publié nombre d'inédits en poche, à faible prix; cela m'a fait du tort. S'il ne tenait qu'à moi, je publierais tous mes romans en poche, mais j'ai beaucoup de mal à me faire entendre des éditeurs. Mon discours leur paraît bizarre, incompréhensible, et malvenu de la part d'un auteur. Je ne suis donc nullement responsable du prix de mes livres, ce n'est pas moi qui le détermine.
Pourquoi trouve-t-on, dès leur sortie vos livres dans les bacs des bouquinistes? Sont-ils si mauvais que les lecteurs n'ont qu'une hâte: s'en débarrasser?
Quelques semaines avant la sortie d'un livre en librairie, l'éditeur expédie aux critiques des centaines d'exemplaires de "service du presse", dans l'espoir d'obtenir de la publicité gratuite dans les médias. Beaucoup de critiques n'ouvrent jamais ces bouquins. J'en connais qui se contentent d'écrire leur papier après avoir lu le résumé au dos du livre… et se dépêchent d'aller le vendre. En liquidant un sac de "service de presse" ils peuvent s'offrir un déjeuner au restaurant du coin. Ces pratiques ne datent pas d'aujourd'hui. Je conseille aux apprentis écrivains de lire et de méditer " Illusions perdues ", de Balzac, qui raconte les mésaventures et les déceptions d'un jeune auteur débarquant de sa province pour conquérir l'édition parisienne. C'est un roman d'une totale modernité, rien n'a changé, tout ce qu'il décrit est encore valable aujourd'hui.
Certains lecteurs se plaignent de ce que quelques uns de vos romans aient été réédités sous une nouvelle couverture avec un titre différent. Ils y voient une arnaque sournoisement concoctée pour vous faire du fric. Qu'avez-vous à répondre ?
D’abord que ce serait une bien pauvre arnaque puisque que les rééditions ne rapportent pas grand-chose, et qu’on les fait surtout pour permettre aux lecteurs de trouver le livre à un prix abordable…
Les lecteurs sont gentils, mais naïfs quant aux pratiques éditoriales. Les titres sont souvent inventés par l'éditeur. Plusieurs de mes titres ont été remplacés par d'autres, ringardos, mais jugés plus "commerciaux". Quand l'occasion m'est offerte de republier un livre sorti vingt ans auparavant, j'essaye de le restituer dans sa version originelle, celle que j'avais écrite avant qu'il ne passe à la moulinette des exigences commerciales et des règles d'airain en usage dans telle ou telle collection. C'est ce qui s'est passé pour La mélancolie des sirènes par 30 mètres de fond, que j'avais à l'origine publié dans une version "massacrée" (par moi-même) sous le titre Les foetus d'acier. Généralement, je l'indique au début du livre. Il se peut également que l'éditeur refuse l'ancien titre qu'il juge démodé, ou sujet à polémique. C'est ce qui est arrivé pour Krucifix devenu Les Croix de sang, et Ambulance cannibale non identifiée devenu tout simplement L'Ambulance.
Il est capital de prendre conscience que l'auteur ne fait pas ce qu'il veut. Il est rarement le maître à bord. A peine rendu, son manuscrit lui échappe, je serais tenté de dire "lui est confisqué" et il doit souvent sortir l'artillerie lourde pour éviter qu'il ne soit trop mutilé. Quand on est encore un jeune auteur, il est impossible de se dérober à ce charcutage auquel on collabore bon gré mal gré, parce qu'il faut bien gagner sa vie. Plus tard, la notoriété venant, ça devient moins difficile. Remarquez que je ne dis pas "facile", mais "moins difficile"